Joe Dante : itinéraire d’un gremlin du cinéma

Souvent considéré comme l’homme d’une seule licence, Joe Dante ne peut pourtant pas être réduit aux deux Gremlins. Cinéphile passionné et passionnant, évoluant entre films d’exploitation et productions hollywoodiennes à grand spectacle, il a su marquer de son emprunte unique tous les projets qui lui ont été confiés. Devenu relativement discret depuis quelques années (son dernier long-métrage date de 2014), il est considéré aujourd’hui comme l’un des réalisateurs les plus réjouissants et les plus singuliers de sa génération. Retour sur un cinéaste et une filmographie injustement méconnus.

Premiers pas

Né le 28 novembre 1946 dans une petite ville du New Jersey, Joseph Dante s’est très vite passionné pour le neuvième art. S’il découvre la télévision très jeune, vers 4 ans, c’est au cinéma qu’il développe un véritable amour pour le grand écran et une passion particulière pour le cinéma de genre. Biberonné aux productions de Universal International, de la Hammer et aux séries B auxquels il ne cesse de faire des clins d’œils dans ses propres films, il forge également son imaginaire dans la presse spécialisée et plus particulièrement dans deux titres cultes : Mad, journal de BD satirique, et Famous Monsters of Filmland, revue consacrée au cinéma d’horreur. Rêvant d’une carrière de bédéiste, il entre par défaut au Philadelphia College of Art. C’est là-bas qu’il développe son premier projet The Movie Orgy (1966) : un film-monstre de près de 7 heures réalisé uniquement par collage bout à bout d’extraits de films dans un montage unique. Véritable matrice de son cinéma hautement référentiel, The Movie Orgy est projeté pendant près de 10 ans et ne cesse d’évoluer tout au long de sa carrière.

Roger Corman et les débuts à Hollywood

Cette expérience de montage se révèle bien utile. Alors qu’il commence sa carrière comme critique de cinéma pour le journal Film Bulletin, il est engagé, grâce à un ami, à la New World Pictures. Cette société de production spécialisée dans les films d’exploitation à tout petit budget est dirigée par Roger Corman. Le producteur reste dans l’histoire du cinéma comme un formidable découvreur de talents. La confiance qu’il accordait aux cinéastes, même totalement inexpérimentés, et la liberté complète qu’il leur laissait ont permis à quelques grands noms de faire leurs premières armes. C’est le cas de Joe Dante, évidemment, mais également de Martin Scorsese, de Francis Ford Coppola ou encore de James Cameron. C’est ainsi qu’après à peine un an dans la compagnie, durant lequel il réalise essentiellement des bandes annonces, Joe Dante, en compagnie de Allan Arkush, se voit confier la coréalisation d’un film pour un budget totalement ridicule de 60 000 dollars : Hollywood Boulevard (1976). Tourné en quelques jours seulement, le film est constitué de décors et d’accessoires recyclés et monté avec l’aide d’images issues des stocks de la New World. Son expérience dans le collage de séquences disparates forgées au contact de The Movie Orgy lui est alors bien utile. La sortie de ce premier film correspond à la fin de sa collaboration avec la revue Film Bulletin pour laquelle il en écrit la critique : « Cette satire franche et souvent drôle des films de série B célèbre et parodie à la fois le contenu du filon d’exploitation actuel, fait de sexe et de violence, mais il le fait de manière si sympathique qu’il en parait presque tonique. » On est jamais mieux servi que par soi-même !

Piranha

Satisfait de cette première réalisation, Roger Corman ne tarde pas à proposer un autre projet à Dante : Piranha (1978). Envisagé comme une copie fauchée des Dents de la mer visant à surfer sur la vague du succès du film de Steven Spielberg, Piranha ne réjouit pas du tout Joe Dante. Le projet est pourtant bien doté. Grâce au cofinancement de United Artists, le budget s’élève à 600 000 dollars mais rien n’y fait et même avec un financement de dix fois supérieur à celui de Hollywood Boulevard, Joe Dante sait qu’avec un tournage sur l’eau, il ne pourra jamais proposer quelques chose de comparable au film, infiniment plus cher, de Spielberg. Le scénario original, totalement premier degré, navre également Dante. Grâce à l’aide précieuse de John Sayles, il le modifie largement et y ajoute une dimension parodique et politique qui fait tout le sel du film.

Piranha sort la même année que le deuxième opus des Dents de la mer. Les studios Universal y voit, à juste titre, un plagiat de leur propre film et, pour éviter toute concurrence, tentent de le faire interdire. C’est Spielberg lui-même, séduit par le long métrage de Dante, qui intervient en sa faveur et lui permet de sortir. Il dira plus tard que Piranha est le plagiat le plus réussi de son film de monstre. Même si Dante garde un goût amer de cette expérience, le film se révèle être un très beau succès et lui permet de se faire connaître auprès de Spielberg.

Hurlements

Après le succès de Piranha, les propositions de films de monstres aquatiques pleuvent : Les Dents de la mer 3, Orca 2, Alligator… Alors qu’il travaille sur ces projets, il est appelé en renfort sur le film de son ancien compagnon Allan Arkush, hospitalisé et incapable de finir le tournage. Il reprend au pied levé les rennes de ce film musical appelé Le Lycée des cancres (1979). Il mène à bien le projet et, en guise de remerciement, se voit proposer Hurlements (1981). L’idée est ici de faire revivre une grande figure du bestiaire fantastique alors un peu oubliée : le loup-garou. Séduit par le travail de John Sayles sur Piranha, Joe Dante lui confie le scénario. En résulte un film de loup-garou à la fois fidèle à la tradition et tout à fait moderne, notamment dans sa dimension de thriller horrifique et son traitement explicite des liens entre sexualité et monstruosité. Hurlements fait également date grâce à ses effets spéciaux particulièrement réussis confiés dans un premier temps à Rick Baker. La scène de transformation d’Eddie en loup-garou reste aujourd’hui un modèle du genre et a imposé dans l’imaginaire commun une monstruosité encore inédite pour cette figure historique du cinéma fantastique. Le film est une véritable réussite et assoie un peu plus Dante comme un réalisateur solide et efficace, ce qui n’échappe pas à l’œil attentif d’un certain Steven Spielberg.

Gremlins

Avec Roger Corman, Steven Spielberg est certainement le producteur qui a le plus participé à la réussite de Dante. Sans lui, le réalisateur l’avoue lui-même, il ne serait certainement jamais sorti de l’ornière des films d’horreur à petit budget. Après Hurlements, Dante est dans une impasse, sa carrière presque au point mort. Heureusement, Spielberg a vu le film et l’a adoré. Alors qu’il souhaite développer sa boite de production Amblin, il propose à Dante la réalisation de Gremlins (1984). Envisagé dans un premier tant comme un petit film d’horreur sans grande ambition, le projet s’étoffe au fil du temps. Si bien que la préparation des marionnettes des Gremlins laisse à Joe Dante le temps de réaliser l’un des segments du film Twilight Zone : The Movie (1983). Ce dernier, largement oubliable et meurtri par un tournage catastrophique qui entraîne la mort de plusieurs participants dont deux enfants, n’est pas une grande réussite et seul le segment réalisé par Dante convainc vraiment.

Avec Gremlins, Dante révèle tout son talent subversif et sa capacité à toucher le grand public tout en proposant un produit de cinéphile. Dans sa première version, scénarisée par Chris Columbus, le film est un pur long métrage horrifique. La dimension irrévérencieuse, parodique et humoristique est un apport de Dante lui-même qui fait toute la différence. Si l’on peut s’étonner d’une telle liberté de ton dans un film envisagé comme une comédie horrifique destinée aux enfants, c’est que Dante à bénéficié d’une paix quasi royale durant le tournage. Spielberg, occupé à la réalisation de Indiana Jones et le temple maudit, est presque toujours absent.

Et c’est encore une fois le réalisateur d’E.T. qui va sauver Dante car le studio n’apprécie pas du tout le film. C’est Spielberg lui-même, pourtant surpris du mélange de tons, qui va le défendre bec et ongles, jusqu’à intervenir, à la demande de Dante, auprès de la Warner pour sauver la scène dramatico-humoristique où Kate raconte la mort de son père, coincé dans la cheminée déguisé en Père Noël. Personne n’aimait cette scène, pas même Spielberg, mais Dante y tenait particulièrement. Il y voyait, à juste titre, une véritable clé de lecture pour le film : un mélange de sérieux et de dérision qui place le spectateur dans une certaine incertitude face au film. C’est finalement Spielberg qui suit son réalisateur et maintient la scène, à l’encontre de tous les avis. Le film est plus qu’un succès puisqu’il s’impose presque directement comme un véritable phénomène de la pop culture. Un succès sur lequel les producteurs souhaitent surfer le plus longtemps possible. Gremlins 2 est donc très rapidement envisagé mais Dante refuse catégoriquement de se relancer dans un tel projet, épuisant à plus d’un titre.

Explorers

Tout auréolé de sa nouvelle gloire, les propositions de projets pleuvent. Dante va finir par jeter son dévolu sur Explorers (1985) qui lui est soumis par la Paramount. Ce récit mettant en scène des jeunes garçons de la banlieue américaine rêvant d’extraterrestre le séduit directement. Il y voit l’occasion de proposer un film personnel, hommage aux films de science-fiction des années 1950 qui avaient bercé son enfance. Hélas, la Paramount n’a pas du tout la même vision et souhaite en faire son gros blockbuster de l’été 1985. Dante est mis sous pression et doit rendre une copie en 1 an à peine. En résulte un film imparfait qui ne plaît ni à Dante ni aux producteurs ni au public. Retiré de l’affiche à peine deux semaines après sa sortie, c’est un échec cuisant qui risque de replonger Dante dans l’anonymat. Il avouera lui-même bien des années plus tard avoir saboté sa carrière en choisissant ce film.

L’aventure intérieure et Les Banlieusards

Après cet échec, Joe Dante accepte finalement de réfléchir au projet Gremlins 2. Le temps que celui-ci se monte et se concrétise, le réalisateur boucle deux autres films : L’aventure intérieure (1987) et Les Banlieusards (1989). De nouveau produit par Steven Spielberg, L’aventure intérieure se caractérise par une production classique et sans encombre, fait assez rare chez Dante pour être souligné. Le film mêle humour et science-fiction dans une aventure riche en rebondissements mettant en scène une pilote miniaturisé qui se retrouve dans le corps d’un homme. Le film est une véritable réussite et est la preuve que Dante peut être tout à fait à l’aise dans les superproductions grand public. Il ne reste pourtant pas dans les mémoires et s’il connaît un relatif échec aux États-Unis, il reçoit un bel accueil en Europe et est même récompensé d’un Oscar (effets visuels).

Après ce relatif échec, Dante se tourne alors vers une production plus modeste et offre au jeune Tom Hanks l’un de ses premiers grands rôles au cinéma. Nouvelle exploration de la banlieue américaine, le film met en scène un couple persuadé que leurs nouveaux voisins sont de dangereux personnages au comportement plus que douteux. Le film est encore une fois une réussite mais divise largement, notamment à cause de sa fin jugée ratée. Joe Dante s’étonne lui-même que son film soit ainsi boudé et attribue cet échec aux attentes déçues du public, non envers son cinéma, mais envers Tom Hanck, alors jeune espoir de Hollywood que l’on ne voyait pas dans une « petite comédie noire et plutôt bizarre », comme Joe Dante dit lui-même.

Gremlins 2

Après trois semi-échecs, Dante n’a plus le choix. Il est temps de s’attaquer sérieusement à Gremlins 2 (1990). Miracle, le réalisateur arrive à négocier une liberté totale pour ce second épisode. En résulte le film dont il est le plus fier et certainement l’un de ses meilleurs, sinon son meilleur : « ça a été une de mes expériences les plus heureuses, pour ce qui est de voir un film ressembler à ce que j’ai voulu faire ». Pour ce second opus, la volonté affichée de Dante est de déconstruire le premier épisode, d’en proposer une réécriture plus subversive, plus radicale et plus cartoonesque. Si l’action est transposée à New York et se déroule presque exclusivement dans un gratte-ciel, parodie explicite des fameuses Trump Tower, il reprend le canevas du premier film tout en tournant en dérision l’ensemble de ses éléments. Les célèbres trois règles des Mogwai sont ridiculisées dès le début du film et servent de prétexte pour transformer la quasi totalité du film en un joyeux bordel. En somme, il étend la scène du bar du premier épisode à l’ensemble du film pour un résultat particulièrement burlesque et redoutablement anticonformiste. Plus que ça, à rebours de la volonté de favoriser la suspension d’incrédulité chez les spectateurs, Dante n’hésite pas à exposer son film pour ce qu’il est : une pure fiction. La scène de la bobine qui casse au milieu du film en est un bon exemple. Le studio déteste cette scène mais Dante, très confiant dans son effet, l’impose aux projections tests. Le public adore, elle est alors maintenue. Ce n’est pour autant pas la seule scène qui dérange les studios. Dante confiera plus tard que tout le film avait déplu. Spielberg lui-même l’avait détesté mais Dante avait assuré ses arrières :« le film était tellement zarbi qu’ils ne pouvaient pas y faire grand-chose ». Il sort donc dans une version très proche de ce que le réalisateur voulait. Si le film ne rencontre pas le succès en salle du premier, il se rattrape notamment lors de sa sortie en vidéo et reste un projet particulièrement rentable.

Panic sur Florida Beach

Après la réalisation de spots publicitaires pour la marque M&M’s et un travail de consultant créatif sur une éphémère, et pourtant réjouissante, série fantastique (Eerie, Indiana), Joe Dante retourne au cinéma avec un projet de biographie imaginaire de Chuck Jones, le créateur de la plupart des personnages emblématiques des dessins animés de la Warner. Le film devait mélanger prises de vue réelles et personnages de dessins animés mais ne trouve finalement pas de financement. Il se consacre alors à Panic sur Florida Beach (1993). Refroidie par le semi-échec de Gremlins 2, la Warner ne souhaite plus financer les projets de Dante. Il se tourne alors vers des producteurs indépendants mais, en mal de trésorerie, c’est finalement Universal qui accepte de financer le film et de laisser, une fois de plus, une liberté totale à Dante. Celui-ci sait saisir les opportunités et réalise ainsi l’un de ses films les plus personnels. L’histoire se déroule en 1962 dans un cinéma de quartier qui diffuse la première d’un nouveau film d’horreur, Mant !, mettant en scène des fourmis géantes. L’histoire suit un adolescent qui assiste à cette première séance dans le contexte très tendu de la crise des missiles de Cuba. Dante mêle ainsi la petite et la grande histoire, réanime l’esprit de l’époque, celle de son enfance, et développe un parallèle très pertinent entre films catastrophes et peur de la menace nucléaire, la seconde trouvant une forme d’échappatoire, de catharsis, dans les premiers. Si le film est totalement réaliste (c’est le premier de Dante), il contient un film dans le film. Car le fameux Mant !, dont on voit quelques minutes dans le film, a été réellement tourné. Dante en réalise près de 15 minutes dans un esprit particulièrement fidèle aux productions de l’époque. Ce mini-film, véritable déclaration d’amour pour ce cinéma qui a bercé l’enfance du réalisateur et forgé son imaginaire, est truffé de références aux classiques du genres : lignes de dialogues, musiques, plans… Les clins d’œils abondent et réjouissent les plus cinéphiles. Le film est malheureusement un échec commercial cuisant et oblige Dante à s’éloigner de nouveau du grand écran.

Small Soldiers

Il ne chôme pas pour autant et réalise plusieurs films pour la télévision. C’est le cas de Runaway Daugther (1994), remake d’un teen movie des années 1950, Lightning (1995), un western, The Osiris Chronicles (1998), long-métrage servant de pilote à un projet de série de SF qui n’aboutira jamais et enfin La Seconde Guerre de Sécession (1997), un récit de politique-fiction développant un propos radicalement antiraciste et antimilitariste qui n’est pas sans annoncer celui de Small Soldiers. Le film, produit pour la chaîne HBO ne plaît pas du tout aux producteurs qui souhaitent le modifier radicalement. Dante en garde un goût amer et l’évoque comme l’un de ses projets les plus pénibles.

Il revient alors au cinéma par la grande porte grâce à une nouvelle collaboration avec Spielberg et sa nouvelle compagnie DreamWorks : Small Soldiers (1998) Le film met en scène une guerre entre jouets particulièrement sophistiqués grâce à l’ajout d’une puce issue des technologies militaires. Le conflit entre les soldats, sortes d’Action Man sous stéroïdes, et les gorgonites, des extraterrestres bigarrés et pacifistes, s’étend rapidement à la maison des protagonistes puis à la ville entière, rappelant par là la structure de Gremlins. Le projet de film s’appuie sur une campagne bien plus vaste de commercialisation de jouets, notamment pour la chaîne Burger King qui exerce une pression importante sur Dante. Malgré ces contraintes extérieures, le réalisateur signe un film particulièrement réjouissant, étonnamment irrévérencieux, et constituant un véritable plaidoyer pour la tolérance et le pacifisme. Malheureusement, le public boude à nouveau ce projet.

Les Looney Tunes passent à l’action

Le réalisateur renoue alors avec la Warner à l’occasion de la réalisation de segments pour la série d’anthologie Les Nuits de l’étrange. Il se voit ensuite proposer la réalisation d’un film-hommage aux Looney Tunes mêlant dessin animé et prises de vue réelles. Lui qui a toujours admiré le travail de Chuck Jones, voit là l’occasion de réaliser l’un de ses rêves. Le tournage ne va pourtant pas se faire sans mal. La Warner est très attentive et suit de près le projet qui connaît d’innombrables réécritures et un très gros travail de post-production. En résulte un film complètement fou dont le scénario (Daffy Duck est viré des studios de la Warner) n’est qu’un prétexte pour multiplier les scènes de gags et les séquences hommage à tout un imaginaire cinéphilique propre à Dante. Le résultat n’est pas à la hauteur des attentes de Dante qui trouve le film totalement raté. Il s’inscrit pourtant dans une continuité assez logique de son travail et, plus encore que Small Soldiers, constitue le digne héritier de Gremlins 2 par sa déconstruction ironique et postmoderne du cinéma de grand spectacle. Une fois de plus, le film est un échec commercial qui signe, pour Dante, la fin, du moins jusqu’à présent, des superproductions.

The Hole

Le réalisateur se tourne à nouveau vers la télévision et participe à plusieurs projets comme Les Experts : Manhattan, le film d’horreur à sketches Trapped Ashes (2006) mais aussi à la série anthologique Les Maîtres de l’horreur. Cette série, qui a connu deux saisons, visait à mettre à l’honneur les grands noms du cinéma fantastique et d’horreur comme Dario Argento, John Carpenter, Tobe Hooper ou encore John Landis. Joe Dante signe deux épisodes particulièrement réussis : Vote ou crève (2005) et La guerre des sexes (2006). Confirmant le tournant politique que Dante donne volontiers à son cinéma, le premier imagine le retour en mode zombie des soldats américains morts durant les différentes guerres menées par leur pays. Ceux-ci reviennent d’entre les morts pour voter et mettre fin à la présidence d’un Georges W. Bush imaginaire voulant entraîner son pays dans une nouvelle guerre meurtrière. Dans La guerre de sexes, il imagine un virus transformant tous les hommes en tueurs sanguinaires s’attaquant uniquement aux femmes. Malgré un final déroutant, le film s’incarne dans une exploration, sur le mode extrême, de nos sociétés patriarcales gangrénées par les violences faites aux femmes.

Lorsqu’il renoue avec le grand écran, Dante retourne à la comédie horrifique familiale qui l’avait rendue célèbre avec Gremlins : The Hole (2009). Film à budget modeste, il suit une mère célibataire et ses deux enfants qui emménagent dans une nouvelle maison. Les deux jeunes garçon découvrent rapidement dans la cave un étrange trou protégé par une trappe verrouillée à double-tour. Une fois la trappe ouverte, les phénomènes surnaturels et les apparitions effrayantes se multiplient. Le film est une véritable réussite. Jouant sur les peurs enfantines et jonglant avec brio entre fantastique et comédie, The Hole est l’occasion pour Dante d’aborder de front la question du rapport au père, et à son absence ; une thématique qui traverse en filigranes toute son œuvre. Toujours avide de technologies, c’est également l’occasion pour Dante de réaliser un film en 3D. Malheureusement, peu de spectateurs ont pu le voir dans ce format mais le résultat est apparemment particulièrement réussi et original, Dante jouant sur les effets de profondeur plutôt que sur le jaillissement vers le spectateur.

Burying the Ex

Suivant une alternance devenue presque symptomatique de sa carrière, Joe Dante retourne à la télévision et réalise plusieurs épisodes de séries comme Hawaii 5-0. Il revient ensuite au long métrage avec Burying the Ex (2014), une comédie horrifique mettant en scène un fan de cinéma d’épouvante harcelé par sa petite amie revenue d’entre-les-morts. Scénario prétexte à des scènes mêlant gore et humour noir, le film est peut-être l’un des moins convaincants de sa carrière. Malgré un contexte favorable à une certaine outrance, le long métrage reste relativement sage et économe dans ses effets, le rendant plutôt anecdotique même s’il dessine, à travers son personnage principal, le portrait d’un Dante dépassé par une époque qu’il ne comprend pas (l’écologie en prend pour son grade) et qui ne le comprend plus (l’imaginaire horrifique ringardisé).

Depuis 2014, Dante se fait plus discret. Il collabore encore occasionnellement à des projets télévisuels (notamment pour les séries Les Sorcières de North Hampton ou Salem) mais n’a plus réalisé de films. S’il ne manque pas de projets (The Man with The Kaleidoscope Eye, biopique de Roger Corman ou encore Labirintus, présenté comme un thriller surnaturel), aucun ne semble aboutir et les fans commencent à désespérer de son retour derrière la caméra. Peut-être se fera-t-il à l’occasion de ce fameux Gremlins 3 dont on ne finit plus d’annoncer la production ?

Un gremlin à Hollywood

Quoi qu’il en soit, Joe Dante a derrière lui une filmographie, certes inégale, mais redoutablement cohérente. Essentiellement réalisateur de commande, il a réussi à insuffler dans l’ensemble de ses projets, une dose d’irrévérence, de subversion et d’originalité qui tient presque du miracle. Sa production est ainsi particulièrement incarnée et constitue autant une mémoire amoureuse du cinéma de grand spectacle et de l’imaginaire enfantin qu’un témoignage évident du potentiel politique et critique de la culture populaire.


Pour aller plus loin:

  • Le Podcast liégeois Popcorn Club (animé par Caroline Poisson et Vincent Tozzini) a consacré un épisode à la série Gremlins
  • Collectif, Joe Dante et les Gremlins de Hollywood, Cahiers du Cinéma, 1999.
  • Franck Lafond, Joe Dante : l’art du je(u), Rouge profond, 2011.

 

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