La romance et ses différents genres, comme la New Romance, la dark romance ou encore la romantasy, forment un secteur essentiel de l’économie du livre actuelle, et du champ littéraire plus généralement. Avec eux, des communautés de lecteur·rices se lient autour de pratiques sociales, littéraires et culturelles. Une part de ces pratiques fait appel à des codes discursifs propres à la romance. Je pense notamment aux tropes, au smut et aux archétypes de personnages. En parallèle de ce vocabulaire spécifique s’est développée une éthique langagière et un safe space littéraire où les membres de la communauté sont en mesure de pouvoir explorer et lâcher-prise. Les trigger warnings se trouvent dans cette catégorie de nouvelles pratiques langagières et littéraires devenues fondamentales dans le genre, particulièrement dans sa branche de dark romance. J’estime qu’à travers ces avertissements, il est possible de percevoir le travail mis en œuvre par la communauté pour la communauté. Dans cet article, je reviendrai donc sur différentes pratiques lisibles à travers des exemples de trigger warnings venant de romances contemporaines.
Définition et émergence de la pratique
Le trigger warning est un type d’avertissement qui a pour fonction de prévenir de contenus sensibles ou potentiellement choquants pour des personnes vulnérables, particulièrement celles qui ont vécu des expériences traumatiques. Au fil des usages, qui ne sont pas institutionnalisés, le trigger warning s’est davantage apparenté à des avertissements généraux de contenu et non plus exclusivement en lien avec des traumatismes. Cette pratique prend dans l’ampleur dans les années 2010 et se développe parallèlement sur les blogs féministes et les sites de fan fiction pour accompagner les lecteur·rices. Initialement propre à la culture numérique, elle se transfère à l’objet livre pour s’intensifier à partir de 2022-2023. Les avertissements trouvent maintenant leur place dans le champ littéraire, particulièrement dans les littératures de l’imaginaire et la romance. Quelques chiffres peuvent être avancés grâce à mes recherches de mémoire. Sur le corpus de 144 avertissements présents dans le paratexte des livres, 70% étaient identifiés comme appartenant au genre de la romance, particulièrement de la dark romance. Malgré ce corpus limité, il est évident que romance et trigger warnings se révèlent liés dans les pratiques littéraires. Un genre, pourtant vivement critiqué pour ses dangers, se trouve largement représenté dans le corpus formé. Un autre chiffre est celui du genre (au sens de gender) des auteur·rices en présence : 95% d’entre eux/elles s’identifient comme femme. Les deux pourcentages avancés sont évidemment connectés, une large majorité de la production de romance étant écrite par des femmes. Cependant, une réflexion plus générale sur la prise en charge genrée du travail de care doit être posée. L’attention à la vulnérabilité des lecteur·rices est une des motivations principales à la mise en place de trigger warnings. L’enjeu de cet article sera de revenir sur plusieurs facettes de l’avertissement dans la romance pour saisir une pratique mais aussi le genre littéraire qui lui est rattaché.
Catégorisation du texte et horizon d’attente
Hooked is a dark, contemporary romance. It is an adult fractured fairy tale.
It is not fantasy, or a literal retelling. The main character is a villain. If you’re looking for a safe read with redemption and a bad guy turned into a hero, you will not find it in these pages.
Hooked contains sexually explicit scenes, as well as mature and graphic content that is not suitable for all audiences. Reader discretion is advised. I HIGHLY prefer for you to go in blind, but if you would like a detailed trigger warning list, you can find it HERE.
McIntire (Emily), Hooked, Naperville, Bloom Books, 2021
MISE EN GARDE
La dark romance demande une grande maturité d’esprit pour faire la distinction entre fiction/fantasme et réalité.
C’est pourquoi je recommande aux lectrices et lecteurs mineur(e)s de ne pas plonger dans mes romans, mais d’attendre d’avoir aiguisé leur esprit critique.
Ce livre est une dark romance, les sujets qui y sont abordés peuvent heurter la sensibilité des lecteurs.
Ce livre traite de viol et de manipulation psychologique.
Si ces différents sujets vous mettent mal à l’aise, alors ce livre n’est malheureusement pas fait pour vous. Le comportement misogyne du héros n’aura aucune rationalité ni justification, tout simplement parce que rien ne peut excuser ce comportement.
Si je mets un point d’honneur à vous préciser cela, c’est pour ne pas heurter ou choquer certain(e)s lectrices/lecteurs plus sensibles.
Pour les jeunes lectrices/lecteurs (car même tout juste majeur, on reste jeune), s’il vous plaît, ne commettez pas l’erreur de lire ce roman en imaginant que ce genre de relation, dans la vie, peut être romantique. Il ne s’agit que de personnages tous droits sortis de mon imagination que j’exploite au maximum de la perversion humaine.
Cependant, croyez-moi, je ne tolérerais pas, dans mon couple, un millième de ce que mon héros fait subir à l’héroïne.
Le vrai romantisme se trouve dans le respect et l’amour de l’autre, et je remercie mon mari de me le prouver chaque jour.
Sur ces paroles, un grand merci à celles et ceux qui me feront l’honneur de plonger dans l’histoire d’Ezrah et Lara.
Bonne aventure à vous !
Kitten (Joyce), Boderline, Paris, Hugo Publishing, 2024
C’est ici qu’entre en jeu une notion élaborée par Hans Robert Jauss, théoricien majeur de la réception littéraire : l’horizon d’attente. Ce concept désigne l’ensemble des compétences acquises par les lecteur·rices, qui sont nécessaires afin de pouvoir identifier et apprécier une œuvre. Le savoir assimilé sert à façonner une attente quant au contenu présent dans le livre. Prenons l’exemple d’une dark romance. Une personne informée de l’émergence du genre et de son contenu est probablement capable de le reconnaître en librairie par ses codes esthétiques et textuels : la couverture sombre, le choix du titre ou encore les symboles distinctifs comme des menottes, du sang, des roses, des armes. Il en va de même avec d’autres genres – science-fiction, littérature classique, thriller – ou avec des auteur·rices canonisé·es et supposé·s connu·es de toustes (par exemple, Stephen King est un auteur de romans à suspense et d’horreur). Cependant, discerner ces codes sous-tend un capital culturel suffisant dans le domaine et ce capital s’acquière avec la fréquentation des espaces littéraires, la lecture, l’âge, l’éducation. Il est donc net que l’accessibilité d’un genre dépend de facteurs socio-culturels. L’avertissement peut trouver toute son utilité dans ce cadre, comme le souligne Anne Grand d’Esnon. En posant un trigger warning, une personne effectue le travail d’identification du contenu et égalise les attentes d’un public socio-culturellement varié.
Prise en charge des sujets sensibles
NOTE DE L’AUTRICE
Attention, ce roman s’adresse à un public averti. L’histoire de Sohen et Adaline traite de sujets qui peuvent heurter votre sensibilité : pensées suicidaires, mutilation, traumatismes… Si ces sujets vous rendent vulnérable, lisez cette histoire avec précaution. Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à contacter le 0 800 005 696, un numéro gratuit qui vous mettra en contact avec un spécialiste pouvant vous écouter et vous conseiller.
Dielens (Eugénie), Flirt, desire, love, Toronto, Harlequin, 2024
This is a m/m dark romance novel with lines so blurry, you’ll feel like you’re reading through a kaleidoscope. It is related explicit and intended for mature audiences only (18+).
Though a decent amount of the scenes between the main characters (though NOT ALL) are dubcon, some are very clearly non-consensual and classify as rape, even with the circumstances as complicated as they are.
Due to the nature of the plot, this book contains scenes that some might find triggering and/or disturbing, as well as explicit sex scenes between the main characters. I’ve included the warnings I feel are the most important, but not all could be covered without giving away too much of the novel.
Content Warnings: Rape/Sexual Assault, Sex Trafficking/Slavery, Non-Consensual Drug Use, Physical and Sexual Violence, Psychological Torture, Non-Consensual Sharing, Suicidal Thoughts/Ideations, Gangrape (not involving main characters), Referenced Underage Rape (not involving main characters), Depictions of Child Sex Trafficking (no scenes of child rape depicted)
Read at your own risk, and please practice self-care when reading this book.
Hamel (T.J.), These monstrous deeds, [auto-édition], 2021
Romance, trigger warnings et scènes explicites
CONTENT & TRIGGER WARNINGS
As much as Butcher & Blackbird is a dark romantic comedy and will hopefully make you laugh through the madness, it’s still dark! Please read responsibly. If you have questions about this list, please don’t hesitate to contact me at brynneweaverbooks.com or on one of my social media platforms (I’m most active on Instagram and TikTok).
– Eyeballs and eye sockets
– Amateur surgery
– Skin ornaments
– Chainsaws, axes, knives, scalpels – a lot of sharp objects
– Accidental cannibalism
– Not-so-accidental cannibalism
– Questionable use of a mummified corpse
– Lobotomized man servant
– Ill-advised use of kitchen implements
– I’m sorry about the cookies and cream ice cream (I’m not really)
– Detailed sex scenes which include (but are not limited to) : cock warming, rough sex, praise kink, anal, adult toys, choking, spitting, dom/sub interactions, genital piercings
– References to parental neglect and child abuse
– Parental loss (not depicted)
– References to child sexual assault (not in detail)
– It’s a book about serial killers, so there’s some generally messed-up murder and chaos
Weaver (Brynne), Butcher and Blackbird, New York City, Zando, 2023
Nouvelles formes de trigger warnings
Il est évident que les avertissements, par leur utilisation de plus en plus répandue, évoluent rapidement et selon les attentes et besoins des lecteur·rices. Les formes se perfectionnent pour prendre en charge la vulnérabilité des lecteurs et lectrices. Nous le voyons dans la romance contemporaine Out on a limb, où une simple liste des sujets sensibles n’est pas suffisante, l’autrice apporte du contexte supplémentaire aux événements.
Content warnings: Graphic sexual content, pregnancy and symptoms of pregnancy, brief discussion of abortion (pro-choice stance, not performed), ableism in reference to a limb difference, verbally abusive ex-partner (no reappearance), death of a parent (past, off page), depression and suicide (past, off page), cancer (past, not reoccurring), amputation (past, off page).
Bonam-Young (Hannah), Out on a limb, New York City, Dell, 2024
Toutes ces caractéristiques font partie d’un plus large pacte, établi entre auteur·rice et lecteur·rice, qui est fondateur dans le genre de la romance et sa branche de dark romance (Fleur Hopkins-Loféron en parle très justement dans son article publié sur ce site, mais aussi dans son ouvrage Dark romance, guide amoureux, paru aux éditions Goater en 2026). Par un avertissement, une personne s’engage à respecter la confiance qui lui est accordée. La fiction est dans ce cas un espace de divertissement où il est possible d’explorer, autant en tant qu’auteur·rice qu’en tant que lecteur·rice, tout en respectant un cadre précis et instauré préalablement.
Danaé Dubois (F.R.S.-FNRS, Université de Liège)


