De la bande dessinée « girly » au girlcott

Le 4 juillet 2011 est publié sur Dailymotion une courte vidéo où l’auteur Julien Neel s’exprime sur sa bande dessinée Lou !. Lorsqu’il parle de sa série jeunesse à succès, publiée de 2004 à aujourd’hui, Neel explique que son « cheval de bataille est de lutter contre les BD pour filles, contre les choses « girly » » tout en soulignant l’importance qu’a pour lui de faire une BD qui s’adresse aux filles, sinon l’une des choses principales qui aura motivé son désir d’écriture.

Dans cette saga, on peut suivre le quotidien de Lou, héroïne blonde aux grands yeux, qui traîne avec ses ami·es, part en vacances, tombe amoureuse d’un garçon puis d’un autre dans des albums aux couleurs pastels, au ton réconfortant, principalement suivi et acheté par un jeune lectorat féminin grandissant d’année en année.

Au courant des années 2000, tous ces éléments auront conduit à définir Lou ! comme une série « girly » : un adjectif commercial populaire du début du 21e siècle, signifiant que des œuvres pouvaient s’adresser à des filles et/ou être créées par des filles. Ce terme valorisait une image de la girl culture, héritée des Riot Grrrls, mais popularisée et commercialisée par des groupes et chanteuses de musique pop, notamment les Spices Girls et leur managers, ou les films dits « girly » type Lolita malgré moi (2004), La revanche d’une blonde (2001) ou Le Journal de Bridget Jones (2001).

Pourtant, tandis que Neel explique que faire une bande dessinée pour les filles était l’un des moteurs principaux à la création de sa série, il se sera activement battu tout au long de sa carrière pour que Lou ! ne soit pas définie comme une BD « girly ». Le paradoxe de la posture de Julien Neel nous montre donc que « bande dessinée « girly » » n’est pourtant pas forcément synonyme de « bande dessinée qui s’adresse au filles », conférant au terme une définition floue, ambivalente, soulignant comme par effet de miroir l’ambiguïté de la place des personnes reliées à cet adjectif dans un milieu donné : la place des femmes et personnes issues des minorités de genre dans le champ de la bande dessinée.

Girly : la (non) définition

Girly est un mot anglais, un adjectif et un nom faisant référence au féminin. Girl signifiant fille, le mot girly est donc associé à un féminin plutôt enfantin. Voici la définition qu’en fait le Cambridge Dictionnary : « (of a person) enjoying things typically connected with women or girls, for exemple make-up or the colour pink / involving women and girls or considered typical of women or girls / (usualy disapproving) : typical of or suitable for a female child »

Fillesque, fillé… l’équivalent de girly n’existe pas en français. Ce terme semble donc être l’adjectif qui définit l’utilisation de certains rôles ou codes de genre généralement associés au féminin, comme pris en exemple ici, le rose ou le maquillage. Le terme est régulièrement connoté de manière négative et péjorative, ses synonymes faisant référence au fait d’être futile, mièvre, un peu bébête ou trop rose. Comme nous pouvons le voir dans l’image ci-dessous, mettre en avant les codes associés au « girly » ne semble pas compatible avec le fait de lire des livres, ou de faire preuve de travail intellectuel.

L’anglais ne possède pas d’équivalent masculin au « girly », empêchant ainsi l’affiliation d’un objet à un univers masculin enfantin et puéril. Ce déséquilibre est l’exemple d’une manifestation d’asymétrie sexuée : ce qui relève du masculin est perçu comme neutre et universel, tandis que ce qui est associé au féminin est souvent considéré comme particulier ou secondaire. Cette asymétrie sexuée est notamment propagée par des objets culturels. Ainsi, la mode, les films, la musique ou la bande dessinée contribueront à propager en bloc le terme « girly » dans toute son ambivalence à un public féminin faussement homogène. Car bien qu’il s’adresse majoritairement aux filles et popularise les récits aux thèmes dits féminins, le terme, propagé dans un monde sexiste, évoque aussi une féminité inatteignable, chimérique, voire même, inexistante.

La bande dessinée « girly »

Associé au champ de la bande dessinée, le terme aura su connaître un certain essor au début des années 2000, essor favorisé par la brève mais néanmoins résonnante apparition des blogs BD (2003-2015). Ces plate-formes permettent à de jeunes auteurices de publier librement leurs illustrations et récits courts, en contournant les circuits traditionnels de l’édition. Les autrices investissent en masse les blogs, espaces plus faciles d’accès que le milieu du livre, encore régi de manière générale par des hommes. Ces espaces virtuels, aux côtés d’autres facteurs, auront fortement contribué à la féminisation du métier, faisant passer le nombre d’autrices de 7 à 14%, entre 2001 et 2016 (KOVALIV).

En France, la plupart de ces blogs sont recensés sur la plate forme blogs.bd.fr, et la plupart des autrices de cette plate forme sont recensées sous une succursale genrée : girly.blogsbd.fr. Les récits contenus par cette seconde plate forme mettent souvent en scène une héroïne moderne, alter ego de l’autrice, abordant de façon autobiographique ou autofictionnelle des scènes du quotidien. Ces BD « girly », ancrées dans leur époque, popularisent une forme de récit journalier principalement fait par des autrices, portée par l’humour et l’autodérision, qu’on pourra rapprocher du strip. Plastiquement, elles se caractérisent par un trait noir, des aplats de couleur, peu de décors et un usage fréquent d’outils numériques, même si beaucoup d’exceptions esthétiques échappent à cette définition.

Image tirée du blog de Margaux Motin

Pénélope Bagieu (dont le blog Ma vie est tout à fait fascinante recevait en 2008 plus de 30 000 visiteurices par jour) Diglee et Margaux Motin sont les autrices de cette plate forme genrée dont les blogs auront cumulé le plus de visiteurices journaliers. Le contenu de leur blogs sera édité par des éditeurs généralistes (Marabout et Jean-Claude Gasewitch éditeur) aussi recensé dans des catégories éditoriales genrées (« Tendance fille » pour Bagieu, « Marabulles » pour Motin et Diglee).

Enfin, et selon Séverine Olivier, la presse féminine et la littérature chick-lit, littéralement « littérature pour poulette », auront fortement contribué au succès éditorial de la BD « girly », l’inscrivant ainsi dans une culture dite de masse. D’un côté, Elle, Marie Claire ou Grazia proposaient aux autrices des blogs de dessiner dans leurs magazines des héroïnes dites post-féministes, façonnant quelque peu leur esthétique et faisant office à la fois d’employeur et de vitrine. De l’autre, les éditeurices auront poussé les autrices de BD francophone affilié « girly » à investir l’espace éditorial laissé vacant par les autrices de chick lit anglophones, transformant une étiquette commerciale à succès en une autre, contribuant ainsi à façonner la BD « girly », le plaçant dans le sillon de la chick-lit. Le lien est d’autant plus renforcé lorsqu’on voit que Margaux Motin a illustré les couvertures de la traduction française des romans de Helen Fielding, dont le Journal de Bridget Jones est l’ouvrage phare le plus représentatif de la chick lit.

Un terme social

Dans les rayons des librairies ou les collections des maisons d’éditions, la bande dessinée « girly » semble n’avoir de cesse d’être ramenée à une esthétique unique et à une étiquette commerciale genrée. Cette volonté d’homogénéisation ne se limite pas qu’aux segmentations éditoriales : elle est aussi présente dans les discours formels (articles de presse) et informels (discussions entre auteurices, entretiens) du champ et semble en réalité plus largement reposer sur l’assignation de genre des autrices que sur leurs productions elles mêmes (les productions de Pénélope Bagieu, Margaux Motin ou Diglee se ressemblent autant qu’elles ressemblent à l’ensemble de la création des blogs BD de l’époque).

Le « girly » gomme la diversité des œuvres qu’elle regroupe, tout comme le concept d’autobiographie genrée, théorisé par Thierry Groensteen pour définir la BD « girly », ou sa collection « Traits féminins » chez L’An2, regroupant ici un groupe d’autrice d’autant plus hétérogène (comprenons aussi des autrices non affiliées au « girly »). Deux catégories définies par le théoricien de la BD qui témoignent encore de l‘asymétrie sexuée à l’œuvre dans le milieu socio professionnel du champ, la seconde supposant que même le trait des femmes serait révélateur de leur genre, contrairement à celui des hommes dont le trait serait neutre.

Cette essentialisation du travail des autrices n’est pas propre qu’au « girly » et traverse le champ de la BD, en atteste les exemples des shojo manga et des illustrés pour jeunes filles, ce qui nous poussera à ne pas considérer le « girly » comme un genre, ni comme un style, mais comme un courant à la définition floue qui aura permis à beaucoup de femmes d’accéder au métier d’autrice, et qui aura popularisé les récits quotidiens et banals de divers types de féminités.

Bien que le « girly » n’est pas un genre ou un style car le terme regroupe trop de personnes et de dessins différents, basé majoritairement sur l’assignation de genre de ses autrices, lors de nos entretiens, certain·es auteurices nous ont confié avoir adapté leur dessin, orienté leur style graphique, ou encore avoir été refusé·es sur des projets éditoriaux car leur trait était jugé trop « girly ». Si le « girly » n’est ni un genre ni un style, ces témoignages montrent qu’il produit pourtant des effets bien concrets sur la vie des auteurices de bande dessinée. De plus, après avoir gommé la diversité d’un groupe par le biais de choix éditoriaux et de préjugés sexués, transformant ses auteurices et leurs productions en un ensemble homogène, il devient alors plus simple de nier ce groupe en bloc ou de le rabaisser.

Ces logiques sont des logiques sexistes. Selon le Larousse, le sexisme désigne une attitude discriminatoire fondée sur le sexe ou le genre, un système de croyances et de comportements qui privilégie les hommes face aux femmes et personnes issues des minorités de genre et structure la société à différents niveaux (culturel, institutionnel, individuel). Le traitement que le champ aura réservé au « girly » participe donc pleinement de cette logique : dénigrer les thématiques associées au féminin empêchent le « girly » d’être envisagé comme une esthétique à part entière. Une action qui ancre tristement notre objet de recherche comme un objet social car il a de multiples conséquences concrètes sur la vie des auteurices, dont beaucoup sont négatives.

Les articles Faut-il en finir avec la BD “girly” ?, Haro sur la BD « girly », ou encore les inquiétudes de Nine Antico à l’idée d’être jugée « cucul » et rangée à la Fnac dans les BD « girly », ne sont qu’un échantillon des nombreuses critiques adressées à la BD « girly » et à ses autrices, entre 2000 et 2015. Cette accumulation montre à quel point être associé·e à cette étiquette pouvait avoir des conséquences concrètes et néfastes, tant sur la réception des œuvres que sur la manière dont les autrices étaient perçues dans le champ.

Enfin, l’autrice Diglee, figure centrale de la BD « girly », que nous avons rencontrée dans le cadre de cette recherche, nous a décrit le flot de critiques qu’elle recevait lors de ces débuts en bande dessinée, que ce soit en festival ou de la part de certain·es collègues, sans jamais les nommer, mais en évoquant des remarques régulières et parfois blessantes. Elle mentionne aussi les mails négatifs et les commentaires dépréciatifs postés sur son blog. Lors de l’entretien, Diglee disait lire peu de BD. Après ses premières publications dites « girly », elle s’est plus concrètement tournée vers la poésie, continuant son travail de dessin et d’autrices de BD mais se rapprochant plus publiquement d’autres formes de littératures. De plus, dans son échange avec nous, elle ne citait en référence que des autrices écrivaines plutôt que des autrices de BD, et a depuis publié deux romans. Ce qu’elle nous a confié laisse transparaître, en creux, une volonté de prendre de la distance avec un milieu qui, selon son expérience, l’a souvent méprisée ou maltraitée.

Le sexisme systémique

Si un terme à la définition ambivalente mais clairement chargé de connotations sexistes en vient à désigner un sous-groupe d’un champ artistique de façon floue et hétérogène, il n’est finalement pas étonnant que ce groupe soit ensuite traité lui-même de manière sexiste. Cela vaut d’autant plus dans une période pré-MeToo et dans un milieu en pleine quête de légitimité, donc particulièrement enclin à se définir contre, ou à travers, certains sous-groupes du champ. Les années blogs (2005-2015) coïncident justement avec un moment de bascule : la poursuite, initiée dans les années 1990 par un petit groupe d’éditeurices et d’auteurices indépendant·es, d’une redéfinition de la légitimité de la bande dessinée, travaillant activement à faire sortir le champ d’une image d’objet populaire et enfantin à une aura d’objet plus artistique et intellectuel. Le « girly » se sera retrouvé pris dans ces dynamiques, détourné de son sens initial pour devenir un enjeu symbolique des luttes internes au milieu.

La double étiquette « truc de fille » et « produit de la culture de masse » semble avoir accentué les critiques d’une partie du champ qui cherchait précisément à se distancier d’une image populaire et commerciale pour tendre vers un idéal plus artistique ou intellectuel. Dans ce contexte, pour certain·es, le « girly » est devenu un genre de marqueur négatif dont il fallait se détacher pour accéder à une forme d’art adulte et mature : un symbole populaire et féminin, deux catégories historiquement dévalorisées dans les hiérarchies culturelles.

Appuyé par cette réflexion, on pourra mieux comprendre la réaction de Julien Neel décrite en introduction de cet article. En travaillant activement à ce que Lou ! ne soit pas catégorisé comme une BD « girly », l’auteur travaille moins à dire que sa saga n’est pas une BD avec des sujets dits féminins principalement adressé à un lectorat de filles, plutôt qu’a se détacher d’une étiquette qui ramène son travail à un imaginaire marchand, populaire et mercantile. Objet de cristallisation de logiques stratégiques et institutionnelles, le « girly » devient un marqueur dévalorisant, un outil de distinction, une référence négative à partir de laquelle juger ou différencier le travail des acteurices du champ dans un milieu sexiste. Et cette logique d’évitement n’aura pas simplement servie qu’aux hommes, mais à toutes les personnes du champ.

Changer d’avis

Au début des années 2000, dans un champ à l’époque décrit par l’ensemble de nos enquêté·es comme largement sexiste, et où les autrices étaient peu nombreuses, la mise en concurrence était presque inévitable, et renforcée entre les femmes elles mêmes. Comme le dit Christelle Pécout, autrice de BD interviewée par Marys Renée Hertiman : « Quand on apprenait l’existence ou l’arrivée d’une autre créatrice, on se disait que c’était la fille à abattre, et pas une consœur ou une collègue potentielle ». Cette rivalité, encouragée par les structures mêmes du milieu, rejoint des dynamiques observées dans d’autres secteurs culturels. Pour se maintenir dans un univers masculin marqué par des logiques institutionnelles sexistes, certain·es auteurices femme ou issus des minorités de genre pouvaient adopter une forme de misogynie internalisée ou un langage patriarcal, et auront ainsi pu critiquer le « girly » et ces autrices directement, plutôt que de critiquer des logiques institutionnelles essentialisantes à l’œuvre, dont les ficelles sexistes sont savamment cachées et dont toutes les autrices sont victimes, « girly » ou non.

C’est le cas, par exemple, de Juli Delporte et Tanxxx, deux auteurices féministes, qui auront fortement critiqué la BD « girly » via deux textes (le mémoire de Delporte La bd-réalité : la bande dessinée autobiographique à l’heure des technologies numériques et un texte sur le blog de Tanxxx : Les pêtasses l’abêtissement et les éditeurs, tous deux publiés en 2011) pour affirmer leurs positions au sein du champ de la bande dessinée, et qui seront ensuite revenu·es sur leurs propos.

Ces deux textes sont deux critiques assez virulentes, voire quasi insultantes et misogynes, des BD « girly » et de leurs autrices. Ils s’attardent tous les deux à critiquer les logiques éditoriales à l’œuvre derrière le « girly » et dans sa proposition littéraire : jugé comme plutôt faible, trop axé sur des sujets féminins clichés ou dévalorisants (comme le shopping, l’achat de chaussure ou le fait de se balader chez soi en culotte), ou dévalué face à d’autres formes d’autobiographies plus légitimées par le milieu. Le mémoire de Delporte fut salué par ses professeur·es et publié (Colosse/Essai) ; Tanxxx, quant à lui, relate avoir été surpris par l’enthousiasme disproportionné et quasi unanime d’hommes face à son article. Le succès de ces deux prises de position montre que des discours sexistes ont pu être non seulement tolérés mais validés quasi unanimement par le champ (Delporte étant plus proche de la BD indépendante et de la théorie de la BD, et Tanxxx plus proche de la blogosphère), révélant qu’ils s’inscrivaient dans une norme collective de l’époque. La réaction de leurs pairs révèlent la violence des discours informels circulant à leur époque sur la BD « girly ». Deux preuves aussi prégnantes ne peuvent que nous laisser imaginer quelle était la teneur des discours informels, non mis à l’écrit sur la BD « girly » à l’époque.

Le rejet du « girly » par ces deux auteurices peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Dans le cas de Juli Delporte, les textes qui l’avaient influencée critiquaient déjà la BD « girly », ou tout du moins certaines formes d’autobiographies issue des blogs, sur un mode ouvertement classiste. Dans son texte, elle s’appuie tantôt sur Autopsie de l’autobiographie, article de JC Menu et Fabrice Neaud dans L’Éprouvette, où ces derniers définissent trois critères des « mauvaises » BD autobiographiques, jugées responsables de la « crise » du champ au début des années 2000. Tantôt sur les propos de Jimmy Beaulieu, figure du fanzinat montréalais, qui formulait alors son regret face à la reprise de l’autobiographie dans la bande dessinée, genre de prédilection de la BD « girly », passé d’une expérimentation plastique artistique de niche à « un produit comme les autres ».

Lors d’un entretien mené pendant notre recherche, Juli Delporte nous expliquait avoir adopté spontanément le langage des textes et auteurices qu’elle admirait pour obtenir une place dans le champ qu’elle convoitait. Elle raconte aujourd’hui avoir endossé, inconsciemment, certaines manières de penser du patriarcat, et mesure les effets de cette posture, reconnaissant avoir pu être virulente envers d’autres autrices et avoir utilisé un langage misogyne pour être adoubée par des hommes.

Quant à Tanxxx, lui aussi a adopté dans son texte une posture critique agressive envers la BD « girly », dans des termes parfois sexistes. La prise de conscience du décalage entre ce qu’il voulait dire et la manière dont ses propos étaient mobilisés, notamment comme support de sociabilité masculine, l’a conduit à rédiger ensuite sur son blog un mea culpa touchant et lucide : auto-droit de réponse. Les deux auteurices affirment aujourd’hui vouloir conserver un regard critique, mais déchargé de biais sexistes, et reconnaissent les contraintes structurelles auxquelles les autrices « girly » étaient confrontées.

Les parallèles entre les témoignages de Tanxxx et de Juli Delporte sont frappants. Dans ce contexte, le « girly » semble carrément devenir un genre de punching-ball symbolique, un repoussoir pratique sur lequel taper pour se faire reconnaître par ses pair·es. Parce que le « girly » est érigé en référence négative à partir de laquelle mesurer ou distinguer le travail des autrices, s’appuyer dessus devient un angle critique facile : le contre-exemple idéal, la chose à ne surtout pas faire, l’échelon à éviter pour les auteurs (Julien Neel, Tanxxx) et aussi pour les autrices (Juli Delporte). On voit alors comment les mécanismes d’une époque, aujourd’hui lisibles grâce aux outils critiques féministes, ont pu structurer des prises de position qui semblaient pourtant purement théoriques, et qui participaient aussi à la reproduction d’un sexisme intégré au fonctionnement même du champ.

Héritages et histoire de l’art féministe

Lors des entretiens menés au cours de nos recherches, tou·tes les enquêté·es ont souligné le caractère particulièrement sexiste du milieu de la bande dessinée durant notre période de recherche ; les années 1990 et 2000. On pourrait naïvement supposer que ce qu’on vécu les autrices « girly » appartient désormais au passé. Pourtant, bien qu’il y ait eu des progrès sur la manière dont sont traité·es les femmes et personnes issues des minorités de genre dans le champ (plus de visibilité, plus grande proportions dans les métiers et les représentations dans les récits), ces progrès restent insuffisants et le milieu reste aujourd’hui sexiste et violent à l’encontre de ces mêmes personnes et de leur récits (cas d’agressions sexuelles et de viols souvent recensés lors de festivals notamment par le compte MetooBD, en 2025 seulement 28% d’auteurices femmes et issus des minorités de genre en dédicace au FIBD, et ces mêmes personnes ont très peu accès aux postes décisionnaires du champ, etc.).

Le traitement réservé aux autrices « girly » découle de logiques sexistes structurantes, nourries par des dynamiques institutionnelles propres au champ de la bande dessinée : des mécanismes qui touchent toustes les auteurices du champ, qui traversent aussi d’autres milieux artistiques et qui ont pu être décryptées via l’Histoire de l’Art féministe.

Par exemple, en 2016, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême (FIBD), l’une des plus grandes institutions du champ, partage l’idée souvent relayée qu’il n’existait « quasi pas d’autrices » avant les années 2000. Chose fausse quand les données de l’ACBD nous indiquent qu’avant 2001, 12 % des auteurices publiées étaient des femmes, et chose d’autant plus fausse que ce même festival aura décerné des prix et exposé des femmes qui étaient autrices de BD avant les années 2000 (Juli Doucet, Posy Simmonds, Florence Cestac, Claire Brétécher…).

Cette forme de discours relève d’un mécanisme d’invisibilisation bien décrit par l’historienne de l’Art féministe Linda Nochlin. Dans son texte Why have there been no great woman artist (1971) elle nous explique comment les institutions ont longtemps effacé les femmes des récits officiels de l’art en les reléguant à des pratiques jugées mineures. En invisibilisant le passé des autrices de BD, le milieu de la bande dessinée peut présenter chaque nouvelle arrivante comme un phénomène inédit, renforçant l’idée que les autrices surgiraient infiniment ex nihilo. Ce discours contribue à maintenir l’idée d’un univers « naturellement masculin », normalisant ou excusant certaines violences qu’elles subissent aujourd’hui sous prétexte qu’elles seraient nouvelles, marginales ou extérieures à un milieu qui n’aurait jamais vraiment appris à travailler avec elles.

Ce mépris ancien envers des pratiques associées aux femmes se rejoue dans la hiérarchisation des métiers de la BD. En invisibilisant leur travail, on cantonne les autrices à des segments éditoriaux pour lesquels elles sont type-casted, c’est à dire appelées pour des jobs spécifiques sur base de leur genre, comme la jeunesse, la colorisation, l’illustration ou la BD « girly ». Des segmentations dans lesquelles les jeunes autrices sont plus souvent poussées (comme Diglee nous aura expliqué avoir été plus souvent poussée à faire de la BD « girly » que d’autres types de BD) et desquelles il est aussi difficile de sortir.

Les autrices de BD « girly » ont été cantonnées à des segmentations éditoriales moins valorisées et moins rémunérées, tandis que le travail de leurs prédécesseuses était largement invisibilisé, ce qui facilitait le contrôle de leur arrivée dans le champ. Associées à un imaginaire populaire et marchand (renforcé par leur plus grande précarité) elles ont souvent servi de bouc émissaire dans un milieu traversé par un sexisme persistant. Si Pénélope Bagieu, Margaux Motin ou Diglee ont réussi à tirer leur épingle du jeu, la majorité des autrices recensées sur blogsbd.girly.fr n’a jamais bénéficié de leur notoriété et a dû naviguer dans un espace étroit, déprécié, et particulièrement hostile.

Et aujourd’hui

Le « girly » reste cependant un élément important du matrimoine de la BD, une esthétique floue dans laquelle ont pu se reconnaître beaucoup d’autrices et de lecteurices. Comme le rappelle Christelle Pécout, « la génération des blogs BD, qui au départ était estampillée comme BD girly quand elle était faite par des femmes, est celle qui a amené un véritable changement dans l’industrie de la BD aujourd’hui ». Étudier ce cas très particulier, un mot-valise chargé de fonctions sociales internes au champ, permet de comprendre comment l’essentialisation des femmes dans la BD a pu être retournée, au fil du temps, en une force d’action politique et militante capable de bousculer les institutions qui les avaient pourtant confinées dans des petites cases excentrées.

Ce renversement est dû à la diffusion progressive d’outils féministes (notamment popularisés par le mouvement #MeToo) dans le champ de la bande dessinée, via Internet, les festivals ou des espaces de parole en mixité choisie. Ces avancées ont offert aux auteur·ices femmes et issus des minorités de genre des espaces et des temps pour partager leurs expériences de sexisme et de discriminations, donnant une visibilité nouvelle à leurs œuvres. Le milieu reste largement masculin, et les idées féministes ne sont évidemment pas partagées par toutes les femmes, mais un travail de recherche est fait par des acteurices pour reconvoquer un matrimoine au champ (notamment le groupe de travail des brechoises qui s’intéresse à la recherche autour des autrices de bande dessinée, ou l’ouvrage Construire un Matrimoine de la Bande dessinée, publié en 2024 au titre parlant) et les groupes d’actions d’auteurices en mixité choisie comme BDégalité apporte une part réelle d’espoir.

Ce collectif, qui rassemble 147 auteurices dont Nine Antico, Diglee, Pénélope Bagieu ou Florence Cestac (des auteurices affilié·es ou non au « girly »), est né d’un ras-le-bol face aux stéréotypes et au sexisme ambiant. Les témoignages sur le traitement réservé aux auteurices du collectif sont explicites : Cestac raconte qu’on la prend systématiquement pour « la femme » de son collègue lorsqu’elle arrive quelque part ; Aude Picault se voit réduite à une « illustratrice », comme si une femme ne pouvait qu’illustrer les textes d’un autre. Leur travail, lui aussi, fait l’objet d’une réception sexiste, souvent classé dans des catégories essentialisantes : BD « girly », BD « féminine », BD « de femmes ».

En 2015, une partie d’entre elleux se regroupent sous le nom BDégalité, affirmant que « la BD féminine n’existe pas » et appelant à une plus grande diversité des représentations. Le collectif se mobilise notamment après l’appel de Jul Maroh, auteurice qui avait été appelé·e par le Centre Belge de la Bande Dessinée (CBBD) à faire une exposition intitulée « La BD des filles ». Face à la violence symbolique de cette catégorisation, Jul Maroh regroupe plus de 70 auteurices et chacun·es partagent leur témoignages sur leurs ressentis face aux catégories genrées, sur la difficulté d’être auteurice femme ou issus des minorités de genre dans le champ.

Aujourd’hui, BDégalité a grandit, s’est mu, et cette initiative, transformée en un autre collectif au doux nom de Girlcott (féminisation du mot boycott) a réussi à faire annuler le FIBD : la même institution qui refusait de reconnaître leur héritage, participant ainsi à l’essentialisation de leur travail et qui laissait perdurer des Violences Sexistes et Sexuelles (VSS) au sein de son entreprise et de son festival (en atteste l’exemple tristement célèbre d’Elise Bouché-Tran, qui après avoir dénoncé un cas de viol dans la boite de 9e art + par l’un de ses collègues, s’est faite licenciée par cette même entreprise, lui reprochant d’avoir un « comportement incompatible » avec l’image du festival).

Fatiguées et énervées du traitement qu’accordait le FIBD à ces auteurices femme et issus des minorités de genre, les auteurices au sein du Girlcott se sont organisé·es pour raconter leurs expériences, alerter les organisateurices et les collectivités, toucher un public qu’elles n’atteignaient pas toujours et ont réussi à inverser le rapport de force qu’apposait cette même institution. Bien qu’il ne fasse pas officiellement référence à la BD « girly », il est quasi impossible de ne pas faire de lien entre le nom du collectif féministe et le sujet de notre article. Un genre de renversement du stigmate, faisant passer le mot girly d’une catégorie éditoriale méprisée dans le champ de la BD à un collectif capable de faire renverser le pouvoir de force.

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