Harry D’Amour dans l’enfer de Clive Barker

Lorsque sont publiés les livres de sang au milieu des années 80, le nom de Clive Barker s’impose immédiatement comme une référence du récit de terreur – la fameuse citation de King, « j’ai vu l’avenir de l’horreur, son nom est Clive Barker », l’ayant adoubé sur la scène internationale. Quelques années plus tard, l’auteur de Liverpool adapte son propre roman Hellbound Hearth au cinéma et livre Hellraiser, créant une icône du cinéma fantastique qui restera sans doute comme la création visuelle la plus importante de l’écrivain-cinéaste : Pinhead, le prêtre des enfers. Si cette figure a consacré Barker comme un formidable créateur de personnages, elle éclipse peut-être aux yeux du large public l’autre grand protagoniste de Barker, qui va traverser son œuvre depuis ses premiers textes publiés jusqu’aux Évangiles écarlates en 2015 : Harry D’Amour, une variation sur la figure du détective de l’étrange qui se distingue de ses pairs de manière significative…

Bad Karma

Bien plus qu’un Sherlock Holmes ou qu’un Carnacki, c’est le film noir qui sert d’inspiration à l’une des rares icônes « positives » de Barker ; l’auteur le définit lui-même comme un Philip Marlowe dont le karma ramènerait constamment à croiser créatures infernales, tragédies surnaturelles et apocalypses dantesques. D’Amour (en français dans le texte), dont le seul nom soulève plus d’un paradoxe, doit ainsi de nombreux attributs aux détectives à la Dashiell Hammett : désabusé, fatigué, exerçant son métier dans un New York dissimulant les pires horreurs… dont la plupart ne portent ici qu’un masque d’humanité. Il n’en demeure pas moins parfois animé d’une forme d’idéalisme, et œuvre le corps couvert de tatouages, destinés à l’avertir de la présence des forces surnaturelles prêtes à lui faire la peau.

Le portrait est aussi rapide qu’évident, propice à enflammer l’imaginaire des amateurs de fantastique dès son évocation. D’Amour est cependant davantage un homme d’action que de réflexion. S’il démontre régulièrement sa sagacité à interpréter les signes et possède un réseau de collaborateurs propice à l’aider dans ses investigations, D’Amour est un détective qui enquête finalement peu, plus souvent témoin qu’acteur des événements qui l’impliquent et sur lesquels il tente désespérément d’avoir prise – que ces aventures soient écrites, dessinées ou filmées.

Sang d’encre…

Barker étant lui-même un artiste aux multiples facettes, actif dans de nombreux arts, on ne s’étonnera pas que ses personnages passent de médium en médium, même si c’est dans la littérature que Harry apparaît pour la première fois. Le lecteur découvre D’Amour dans la nouvelle “La dernière illusion” (publiée en 1985 dans le 6ème volume des Livres de sang), en charge de protéger le cadavre de l’illusionniste Swann. Problème : le corps du défunt est l’enjeu d’un pacte faustien qui va confronter Harry à une multitude de créatures monstrueuses. La même année, il traque une autre manifestation maléfique dans les rues de New York dans la nouvelle “Lost Souls“. Sans répit, D’Amour bascule d’un démon à un autre parfois au sein d’un même récit, affrontant malgré lui multitude d’agents infernaux, visages d’un Enfer qui va développer une rancune tenace vis-à-vis du détective privé.

Cependant, s’il a tout du héros de Serial, D’Amour va être employé de manière très parcimonieuse par Barker, qui va le laisser longtemps en périphérie de son œuvre littéraire.

Il fera une apparition rapide en 1989 dans Secret Show, délivrant le temps d’un appel téléphonique des informations capitales aux protagonistes de ce récit fleuve, avant de disparaître à nouveau. D’Amour y apparaît comme un individu désormais au cœur d’un vaste réseau d’informations sur le surnaturel, presque un deus ex-machina dont la présence furtive semblera sans doute incongrue à qui ne connaît pas les premiers textes de l’écrivain. Barker s’ingénie à ne délivrer que de rares informations sur son personnage, dont une vaste partie du parcours se déroule hors des pages qui nous sont narrées. Dans cet exercice de dévoilement s’apparentant à un strip-tease littéraire, toute révélation ou apparition devient précieuse et l’attente délicieuse. Il faudra cinq années, 10 ans après ses premières mésaventures, pour que D’Amour reprenne une place d’importance dans l’œuvre Barkerienne en participant aux événements de Everville (1994), la suite de Secret Show. A nouveau, la place centrale du récit lui échappe (il faut attendre la moitié du livre pour le retrouver), cette œuvre fleuve et cacophonique multipliant les protagonistes et les intrigues parallèles au point de devenir chorale. Car depuis les Livres de sang et son passage au roman, le travail de Barker explore une profusion dantesque de mondes parallèles d’une richesse créative folle, arènes d’histoires d’une telle amplitude qu’elles atomisent les règles du fantastique classique (soit un événement surnaturel au sein d’un quotidien banal) pour verser dans une dark fantasy aussi onirique que violente, très sexuée, et volontiers triviale. Avec la fin de Everville, D’Amour s’absente pour un long moment du champ de la littérature, et va poursuivre son combat dans d’autres formats…

Détective de Celluloïd

On le sait, Barker n’a réalisé que trois longs métrages mais il a laissé une trace indéniable dans le paysage du fantastique – sans mentionner les films inspirés de son œuvre. Reconnaissance fulgurante avec Hellraiser, descente aux enfers avec la production désastreuse de Nighbreed/Cabal… et tentative de redéploiement de son univers au cinéma avec Le maître des illusions (1995). Ce dernier va par bien des aspects opérer une synthèse de plusieurs travaux de Barker, et donner à Harry D’Amour son unique incarnation filmique… avec un casting inattendu : Scott Bakula, principalement connu à l’époque pour le rôle principal de la série Code Quantum. Cette association est, au premier regard, des plus improbables. En effet qui verrait l’acteur vedette d’une fiction télévisée, excellente au demeurant mais destinée au public familial, aux mains du créateur de Pinhead ? Une contradiction pourtant fertile renvoyant au patronyme du personnage ; car plutôt que de s’inspirer d’une autre rencontre entre film noir et fantastique survenue quelques années plus tôt, Angel Heart et l’âpre Mikey Rourke dans le rôle d’un privé fatigué traquant une âme perdue, Barker préfère miser sur un charisme chaleureux, réconfortant. Particulièrement impliqué, Bakula insistera lui-même pour qu’apparaisse un tatouage conjureur dans son dos, détail que Barker avait omis.

En termes de récit, le cinéaste va s’inspire des première aventure littéraire de D’Amour mais ne se contente pas d’une simple transposition. De nombreux personnages se transforment, leurs relations renvoyant à d’autres histoires (le lien entre le dévot Butterfield et son maître Nix n’est pas sans évoquer celui de Seth et Buddenbaum dans Everville), et l’intrigue elle-même va puiser dans d’autres textes, en particulier Le jeu de la damnation. On recommandera aux spectateurs de se pencher sur le Director’s cut du film, expurgé lors de sa sortie en salle de nombreuses scènes développant la thématique de l’opposition fascinante entre magie et illusion, privant Le maître des illusions d’un de ses aspects mythologiques les plus importants. Néanmoins, Scott Bakula fait corps avec son personnage, imposant son visage comme une évidence. Lorsque Secret Show sera adapté en Comics par IDW publishing en 2006, ce sont ses traits qui serviront de référence. Mais le véritable avenir du personnage en dessins et cases ne se jouera pas là pour autant…

The Dark Watch

Le personnage va ainsi connaître une importante itération dans la série Hellraiser, publiée par Boom Studio dès 2010. Avec l’implication de Barker à l’écriture, ce récit s’impose comme la suite des deux premiers films Hellraiser, et s’attarde notamment sur le combat de Kirsty Cotten, prête à tout pour éliminer la menace que constitue Pinhead, quitte à échanger sa place avec lui dans le monde du Leviathan pour qu’il reprenne sa fragile forme humaine. Bien entendu, le prêtre des enfers a plus d’un tour dans son sac, et vise à s’affranchir des limites de l’enfer pour acquérir une nouvelle forme de pouvoir. A nouveau, Barker nous offre un récit d’apocalypse, où D’Amour ne pouvait qu’intervenir. Nous assistons à la première rencontre entre ses deux créations récurrentes, Ying et Yang de l’univers Barkerien. D’Amour est cette fois étonnamment influent, spécialiste occulte à même de trouver les réseaux secrets de la Défense et de converser avec les plus hautes sphères de l’État pour endiguer la fin du monde. Mais à la moitié du récit, intitulé The Dark Watch (2013), une volte-face inattendue rabat les cartes : les règles de l’Enfer imposent à D’Amour de remplacer Pinhead ; le détective devient alors Cénobite, fusion du bien et du mal, prêtre des enfers conservant sa mémoire humaine – et son calibre 38. D’Amour, qui aura par ailleurs à affronter d’anciens adversaires issus de La dernière illusion et Lost Souls, prendra la tête de l’armée de Leviathan, destinée à protéger cet Au-Delà d’un autre Enfer, auquel l’ancien Pinhead s’est rallié. Une position propulsant D’Amour au premier plan d’un conflit épique, mais lui ôtant aussi une large part de ses spécificités. La fusion avec le Mal, si alléchante soit-elle, s’épuise vite, et se résout au final d’une pirouette expédiée en quelques pages, rendant anecdotique cette métamorphose prometteuse.

L’écrit en apothéose

Pas vraiment consommée, la rencontre Pinhead et D’Amour inspirera une tout autre histoire redéfinissant totalement leurs rapports. Les évangiles écarlates (2015) marque le retour du personnage à l’écrit et lui accorde, pour la première fois depuis les nouvelles originales, une place centrale. L’occasion d’en apprendre plus sur le passé du détective privé, auquel le prêtre démoniaque impose d’être le témoin privilégié de sa quête pour arracher le pouvoir de Lucifer, et de rédiger ses évangiles. On y précise, pour la première fois, que Harry perçoit des choses que les humains ne peuvent voir, comme s’il avait la capacité de déchirer le voile d’illusion couvrant la réalité, thématique faisant écho au Maître des Illusions et qui prendra tout son sens à la résolution de l’intrigue. Néanmoins, bien que le positionnant comme une suite, Barker affranchit son récit de tout lien narratif direct avec ses œuvres précédentes. L’Enfer est totalement redéfini et ne possède plus de liens avec ses représentations précédentes. Si D’Amour est accompagné de certains alliés habituels et porte toujours certains traumas, il n’est fait aucune mention des événements de Secret Show ou Everville, pourtant loin d’être anecdotiques. Ne demeure à terme que la substance même de ses personnages. On le voit, Barker se plaît à jouer avec les variations sur ses propres mythologies, la continuité des œuvres mettant le détective en scène n’étant une priorité que lorsqu’elles appartiennent au même cycle. L’histoire d’Harry D’Amour en devient un puzzle à reconstituer, mais dont les pièces ne sont pas toujours complémentaires. Pourtant, Les évangiles écarlates constitue un jalon important dans l’évolution du privé, bien plus cohérente que celle proposée par les comics. On a souvent pu mentionner que les facultés de déduction extrêmes des détectives de l’étrange, ou leur passion à décoder les mystères, apparentaient leurs talents à une forme de voyance. Et on ne se confronte pas aux forces mystérieuses sans en ressortir transformé tôt ou tard. Ayant reconnu durant son parcours infernal que, tout autant que le karma, c’était sa propre curiosité, son appétence pour l’Inconnu, qui l’amenait à s’y plonger, D’Amour achève une autre métamorphose ; devenu aveugle, l’ancien privé hérite d’un don lui permettant de voir les spectres et d’aider les esprits errants, sans possibilité de revenir en arrière cette fois. Le détective tourmenté, le témoin des ténèbres, est devenu extra-lucide. L’archétype a évolué.

Une note finale douce-amère pour un personnage fragmentaire dont l’essentiel de l’histoire restera dans l’ombre, car depuis sa création, D’Amour n’a que rarement vécu sa propre histoire. Il évoque une forme voyageant d’une fiction à l’autre, fluctuant autour d’un squelette archétypal, à même de passer de médias en médias pour se confronter aux multiples formes du Diable. Et, ce faisant, laisse au lecteur/spectateur l’opportunité d’être le véritable enquêteur de son mystère.

Christophe Mavroudis (cinéaste et spécialiste du cinéma de genre)

Petite bibliographie/filmographie à la poursuite de Harry D’Amour (dernières éditions disponibles)

1. « La dernière illusion », nouvelle in : Livres de Sang – L’intégrale 2 (vol.6 : La mort, sa vie, son œuvre), Bragelonne, 2009.

2. « Lost Souls », nouvelle in: https://www.nightmare-magazine.com/fiction/lost-souls/ (non traduite).

3. Secret Show, roman, Bragelonne, 2016.

4. Everville, roman, Bragelonne, 2017.

5. Le maîtres des illusions, film, (DVD + Blu-ray), Le Chat qui Fume, 2018.

6. Hellraiser, comics, Boom! Studios, 2010-2012 (partiellement traduit entre 2012 et 2013 chez french eyes).

7. Hellraiser : The Dark Watch, comics, Boom! Studios, 2013-2014 (non traduit).

8. Les évangiles écarlates, roman, Bragelonne, 2019.

 

Article précédent
Des Schtroumpfs à Lanfeust : la bande-dessinée médiévale-fantastique
Article suivant
Lovecraft : les Contrées du rêve ou la tentation de la fantasy

Articles liés

Menu