Lovecraft : les Contrées du rêve ou la tentation de la fantasy

Cthulhu, Arkham, Necronomicon… Qui n’a jamais lu ou entendu ces mots au détour d’une bande dessinée, d’un film ou d’un jeu ? S’ils nous paraissent si familiers, c’est qu’ils ont envahi l’imaginaire populaire. Derrière leur création se trouve un homme : Howard Phillips Lovecraft.

Son œuvre, bien que finalement assez peu lue, constitue un réservoir d’images et de sujets dans lequel la pop culture ne cesse de puiser, consciemment ou non. L’influence de l’auteur de Providence se retrouve dans tous les médias et connaît, depuis quelques années, un boum sans précédent.

Une reconnaissance tardive pour une influence majeure

Pourtant, de la carrière de l’auteur, rien n’indiquait qu’il bénéficierait d’une telle renommée. S’il consacre sa vie entière à l’écriture, ses fictions constituent une bien maigre part de son travail d’écrivain.

Véritable polygraphe, il se consacre à des sujets extrêmement variés. Passionné de sciences, il s’intéresse particulièrement à l’astronomie. Une science pour laquelle il rédige de multiples études et articles, notamment pour des journaux locaux.

Son étude Épouvante et surnaturel en littérature révèle également ses qualités de lecteur et ses vastes connaissances en littérature.

Mais il est surtout un épistolier infatigable qui consacra la plus grande partie de son temps à l’entretien de ses innombrables correspondances. On estime sa production à près de cent mille lettres dont la longueur nécessiterait, si elles étaient publiées, pas moins de mille volumes.

Au milieu de ces écrits foisonnants, Lovecraft rédige une vingtaine de nouvelles, souvent restées inédites du vivant de l’auteur, qui vont faire éclater les codes de la littérature fantastique et définir une nouvelle approche de l’horreur. Libéré de son bestiaire traditionnel (fantôme, loup-garou ou mort-vivant n’y ont pas vraiment leur place) au profit d’une monstruosité novatrice et excessive, le fantastique selon Lovecraft se caractérise par un profond matérialisme qui flirte avec le nihilisme.

Bien que peuplés de Dieux millénaires et de Grands Anciens (dont le grand Cthulhu est certainement la figure la plus connue) ses récits refusent toute forme de transcendance ou de surnaturel. Les monstres lovecraftiens sont pour la plupart des créatures extraterrestres issues des tréfonds de l’univers et des temps immémoriaux. Loin d’ouvrir les perspectives d’un futur spatial pour une humanité technologique comme le ferait un récit de science-fiction, « l’horreur cosmique » lovecraftienne est là pour nous rappeler la pitoyable existence des hommes, ces êtres fragiles et insignifiants perdus dans l’immensité de l’espace et du temps dont l’existence ne se justifie que par le plus pur des hasards.

Loin des lumières feutrées et de l’hésitation propres au fantastique, Lovecraft éclaire d’une lumière crue une horreur qui s’étale sous nos yeux sans aucune pudeur.

De Poe à Dunsany : deux influences pour deux univers

Edgar Allan Poe est certainement l’auteur qui a le plus influencé Lovecraft. Cette influence éclipse souvent une autre, tout aussi importante pourtant et à l’origine d’un pan majeur de l’œuvre de Lovecraft, celle d’Edward John Moreton Drax Plunkett, plus connu sous son nom de plume : Lord Dunsany.

Comme le disait l’auteur de Providence lui-même dans l’une de ses lettres : « Vraiment, Dunsany m’a influencé plus que quiconque – à l’exception de Poe – la richesse de sa langue, son point de vue cosmique, son monde onirique lointain et son sens délicat du fantastique, tout cela me touche plus que n’importe quoi d’autre dans la littérature moderne. Ma première rencontre avec lui – pendant l’automne 1919 – a donné un immense élan à ma façon d’écrire ; peut-être le plus grand que j’ai jamais connu… » (Lovecraft (H.P.), Lettres, vol. 1, p. 211)

Cet auteur anglais est un peu plus vieux que Lovecraft. Né en 1878 et mort en 1959, il est un des précurseurs de la fantasy moderne. Il est notamment l’auteur de La Fille du roi des elfes (1924), aujourd’hui considéré comme un des premiers romans de fantasy. La découverte de l’œuvre du noble anglais constitue un tournant chez Lovecraft qui se qualifie lui-même « [d’]adorateur de Dunsany pour le restant de ses jours ». Bien qu’il souligne l’intérêt des derniers romans de son auteur fétiche, il admire surtout, comme nous l’indique S.T. Joshi, les premières nouvelles de l’auteur et notamment le recueil Contes d’un rêveur (1910). De 1919 à 1921, Lovecraft va ainsi signer une série de récits qui constitueront le cœur de ce que l’on va appeler plus tard le cycle dunsanien ou le cycle des Contrées du rêve et qui constitue le pan fantasy de l’œuvre lovecraftienne. Après 1921, Lovecraft n’abandonne pas cette veine mais se consacre plus largement aux récits purement horrifiques. Il signe tout de même en 1927 La Quête onirique de Kadath l’inconnue, restée inédite du vivant de l’auteur, qui constitue le point d’orgue et la dernière incursion de l’auteur dans les Contrées du rêve.

Fait étonnant, la nouvelle de Lovecraft « Polaris » (1918) est considérée comme le premier récit dunsanien de l’auteur. Il l’a pourtant écrite un an avant de découvrir son travail. Les similitudes sont frappantes et il n’est dès lors pas étonnant que ces deux auteurs se vouent un respect mutuel tant leurs préoccupations, leurs intérêts et leur esthétique se rejoignaient sur bien des points.

Une fantasy horrifique

Cités millénaires, divinités menaçantes, livres maudits… Tous les traits caractéristiques de Lovecraft se retrouvent dans ces récits de fantasy. En quoi dès lors diffèrent-ils tant de ses célèbres contes horrifiques ? C’est que ces nouvelles ne se déroulent pas dans la Nouvelle-Angleterre chère à Lovecraft mais dans des contrées irréelles, archaïques et éloignées où la magie et l’horreur semblent faire partie du quotidien. Dans ces récits, les créatures monstrueuses ne provoquent pas la fameuse « terreur cosmique » chère à Lovecraft puisqu’ils évoluent dans un monde merveilleux. C’est en cela que ces récits relèvent plus de la fantasy que du fantastique, le surnaturel n’étant pas considéré comme une insulte à la raison et aux lois naturelles du monde mais étant accepté comme en faisant pleinement partie.

Un héritage clairsemé

Si les contes horrifiques ont durablement marqué la littérature fantastique et constituent un jalon dans l’histoire de ce genre, le pan fantasy de Lovecraft ne bénéficie pas du même succès. C’est que l’auteur américain, contrairement à ce qu’il affirmait lui-même, n’a pas suivi fidèlement la veine médiévale-fantastique initiée par Dunsany. Celle-ci trouvera des échos bien plus importants dans l’Heroic-fantasy propre à Robert E. Howard et son Conan et, surtout, dans l’œuvre majeure de J.R.R. Tolkien au premier rang de laquelle il faut citer Le Seigneur des anneaux.

Car Lovecraft ne se détache jamais tout à fait de notre réalité. Là où les auteurs précités créent un univers totalement indépendant de notre monde contemporain, Lovecraft relie. L’espace merveilleux de Lovecraft n’est pas inscrit dans un ailleurs temporel et spatial indéterminé mais constitue un autre pan de l’univers relié au nôtre par des chemins ténus (le rêve notamment) que certaines personnes de notre monde (Randolph Carter pour ne citer que le plus connu) arrivent à emprunter. Cette veine ne sera pas vraiment exploitée par d’autres auteurs. Citons tout de même le Cycle des Princes d’Ambre de l’écrivain américain Roger Zelazny (entamé en 1975) ainsi que l’excellente série de romans graphiques Sandman de Neil Gaiman (à partir de 1989). Au-delà de ces deux séries, notons également deux titres isolés méritant une attention particulière : La Quête onirique de Vellitt Boe, excellente relecture en miroir de La Quête onirique de Kadath l’Inconnue interrogeant la question de la femme dans l’œuvre de Lovecraft écrite par Kij Johnson et Kadath, le guide de la cité inconnue, beau livre illustré par le talentueux Nicolas Fructus (dont vous pouvez retrouver notre entretien ici) et enrichi par quatre nouvelles évoluant dans l’univers onirique de Lovecraft.

Une vision onirique tardive

Lovecraft n’était pas excessivement soucieux de construire un univers cohérent propre à rassembler dans une logique interne et infaillible l’ensemble de ses nouvelles (la cosmogonie « cthulienne » de Lovecraft est ainsi extrêmement mouvante et se fixe moins par les écrits du maître que par le travail de ses successeurs).

Dès lors, la notion de rêve, qui donne pourtant aujourd’hui son nom au cycle, est une apparition tardive dans les nouvelles dunsaniennes de Lovecraft. En effet, il faut attendre la nouvelle « La Clé d’Argent » (1926) pour voir apparaître les premiers liens entre le monde archaïque où se déroulent les intrigues de la plupart de ces textes et les Contrées du rêve. Une identification achevée avec le roman La Quête onirique de Kadath l’inconnue où, comme Christophe Till nous le précise, Lovecraft assemble les personnages, données et lieux épars mentionnés dans ses nouvelles dunsaniennes dans une logique unifiée et les situe dans un monde commun : les contrées du rêve.

Il va même plus loin puisque certains éléments propres à ces nouvelles horrifiques prennent également place dans son univers onirique. Il bâtit de cette manière des ponts, certes fragiles mais bien présents, entre les différents pans de son œuvre.

C’est le cas, par exemple, de Pickman et des goules du « Modèle Pickman » (1926) mais aussi du puissant Nyarlathotep. Présenté comme le serviteur des autres puissances cosmiques, il apparaît pour la première fois dans un poème éponyme (1920) puis dans d’autres nouvelles. Désigné comme le « Chaos Rampan », « le « Dieu obscur » ou encore « Celui qui hante les ténèbres », il peut changer de forme et de visage, apparaissant parfois sous les traits de l’Homme noir (« La Maison de la sorcière » en 1932) ou d’une créature ailée dotée d’un œil à trois globes et dégageant une puanteur insoutenable (« Celui qui hantait les ténèbres » en 1935). Dans La Quête, il apparaît sous les traits d’un puissant pharaon monstrueux.

Quels textes ?

Les spécialistes de Lovecraft ne s’accordent pas tous sur la sélection de récits proprement dunsaniens.

Dans l’intégrale Lovecraft établie par Françis Lacassin dans la collection « Bouquins » des éditions Robert Laffont (1992), le chercheur propose cette sélection de 11 textes (dix nouvelles et un roman) :

  • « Polaris » (1918)
  • « Le Bateau Blanc » (1919)
  • « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » (1919)
  • « L’Arbre » (1920)
  • « Les Chats d’Ulthar » (1920)
  • « Les Autres Dieux » (1921)
  • « Celephaïs » (1920)
  • « La Quête d’Iranon » (1921)
  • « Le Témoignage de Randolph Carter » (1919)
  • La Quête onirique de Kadath l’Inconnue (1926-1927)
  • « La Clé d’argent » (1926)

Christophe Till (dans « L’anti-heroic fantasy de Lovecraft » in Lovecraft au cœur du cauchemar, ActuSF, 2017, pp. 282-299) propose quant à lui une sélection plus réduite de dix textes (neuf nouvelles et un roman) :

  • « Polaris » (1918)
  • « Le Bateau Blanc » (1919)
  • « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » (1919)
  • « Les Chats d’Ulthar » (1920)
  • « Celephaïs » (1920)
  • « La Quête d’Iranon » (1921)
  • « Les Autres Dieux » (1921)
  • « La Clé d’argent » (1926)
  • « L’Étrange Maison haute dans la brume » (1926)
  • La Quête onirique de Kadath l’Inconnue (1926-1927)

S. T. Joshi (dans Clefs pour Lovecraft, cahier d’études lovecraftiennes – II, Encrage, 1990, pp. 28-35), grand spécialiste américain et biographe de Lovecraft sélectionne seulement six textes (5 nouvelles et un roman) :

  • « Polaris » (1918)
  • « Le Bateau Blanc » (1919)
  • « L’Arbre » (1920)
  • « Celephaïs » (1920)
  • « La Quête d’Iranon » (1921)
  • La Quête onirique de Kadath l’Inconnue (1926-1927)

Il mentionne tout de même, mais dans une moindre mesure, les trois nouvelles suivantes :

  • « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » (1919)
  • « Les Chats d’Ulthar » (1920)
  • « Les Autres Dieux » (1921)

Le recueil Les Contrées du rêve publié chez Mnémos propose une sélection plus large de quatorze textes (treize nouvelles et un roman) :

  • « Polaris » (1918)
  • « Le Bateau Blanc » (1919)
  • « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » (1919)
  • « Le Témoignage de Randolph Carter » (1919)
  • « Les Chats d’Ulthar » (1920)
  • « Celephaïs » (1920)
  • « La Quête d’Iranon » (1921)
  • « Les Autres Dieux » (1921)
  • « Hypnos » (1922)
  • « Azathoth » (1922)
  • « La Clé d’argent » (1926)
  • « L’Étrange Maison haute dans la brume » (1926)
  • La Quête onirique de Kadath l’Inconnue (1926-1927)
  • « À travers la porte de la clé d’argent » (1933)

Quoi qu’il en soit, le lecteur se reportera sans crainte au recueil Les Contrées du rêve (Mnémos) traduit par David Camus s’il souhaite voyager dans la fantasy onirique et mystérieuse du maître de l’horreur.

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