Archéologie de la fantasy : la fantasy en France avant les collections spécialisées

Dans le large éventail des romans de fantasy, c’est la variété connue sous le nom de heroic fantasy (épopée fantastique) ou encore sword and sorcery (littéralement : épée et sorcellerie) que les éditeurs français ont en premier diffusée, en l’incluant dans leurs collections de science-fiction avant que l’étiquette fantasy soit assez connue pour permettre d’attirer le lectorat. Cette inclusion au sein de collections dédiées à la science-fiction n’a pas créé de discordance flagrante, sans doute parce que l’heroic fantasy était assimilée à de la science-fiction d’aventures. En effet ces récits, apparus dans les pulp magazines américains, mettent en scène des héros virils (ou leurs alter ego féminins), experts au combat et au maniement des armes blanches (et en particulier des épées), qui affrontent des méchants en général dotés de pouvoirs surnaturels (sorciers et sorcières, créatures fantastiques, esprits maléfiques). Ces aventures se déroulent en des temps reculés, dans des pays et des sociétés le plus souvent imaginaires, voire sur d’autres planètes, dans un cadre inspiré de l’Antiquité ou du Moyen-Âge (sociétés pré-industrielles), où « la magie est vraiment efficace et où les dieux sont bien réels » (Lin Carter).

Les fondateurs

Bien que cela semble incompréhensible, voire scandaleux, deux auteurs majeurs des débuts de l’heroic fantasy n’ont été révélés au public francophone qu’au début des années 1970 !

Edgar Rice Burroughs est surtout connu comme le créateur de Tarzan, l’homme-singe, mais il est également aux sources de l’heroic fantasy avec “Le Cycle de Mars”, composé de onze titres parus aux États-Unis entre 1912 et 1943. Le héros est un vétéran de la guerre de Sécession, John Carter, qui est mystérieusement transporté sur Mars (que ses habitants appellent Barsoom), où il devient un guerrier impliqué dans des luttes tribales, puis un seigneur de la guerre qui fonde une famille.

Le premier volume du cycle est paru sous le titre Le conquérant de la planète Mars chez Hachette en 1938 ; pour la suite, il faut attendre plus de trente ans, avec l’intégrale (hélas incomplète !) des œuvres d’Edgar Rice Burroughs publiée par Jean-Claude Lattès en 1970-71 (cinq volumes sont consacrés à John Carter) ; Albin Michel reprend le flambeau la décennie suivante (en 1988-1989), mais seuls paraissent les quatre premiers volumes, déjà édités par Lattès mais ici proposés dans une nouvelle traduction intégrale par Charles-Noël Martin. C’est finalement en 1994-95 qu’est publié en intégralité “Le Cycle de Mars” (Claude Lefrancq éditeur, traduction et présentation par Charles-Noël Martin) : « Après plusieurs tentatives éditoriales, voici pour la première fois, en langue française, l’intégrale en deux volumes des onze romans du cycle JOHN CARTER de MARS ». Il était temps !

Un autre fondateur du genre, Robert E. Howard (mort en 1936), a lui aussi été révélé bien tardivement au public français, grâce au traducteur François Truchaud qui a porté notre auteur chez plusieurs éditeurs successifs. Son personnage le plus célèbre est le guerrier barbare Conan le Cimmérien, dont les aventures sont situées à l’âge hyborien, et qui a été popularisé par la bande dessinée et le cinéma. Conan est introduit en France en 1972 par Édition Spéciale (les éditions Jean-Claude Lattès, de nouveau !) avec trois recueils de nouvelles proposant des textes de Howard et des pastiches écrits par Lyon Sprague de Camp et Lin Carter. Puis des nouvelles sans le personnage de Conan sont publiées en 1976 par la Librairie des Champs-Elysées, dans le recueil L’homme noir. À partir de 1979 ce sont les Nouvelles éditions Oswald (NéO), dans leur collection « Fantastique/Science-Fiction/Aventure » et sous des couvertures illustrées par Jean-Michel Nicollet, qui vont le mieux s’appliquer à faire découvrir l’univers de l’auteur américain (surnommé « Two-Gun Bob »), en introduisant d’autres héros barbares comme Cormac Mac Art (un renégat devenu membre d’une bande de pirates vikings), Agnès la Noire (la Maîtresse de la Mort), le guerrier gaélique Cormac Fitzgeoffrey, Kull le roi barbare exilé d’Atlantis ou encore Sonya la Rouge. D’autres facettes de l’œuvre de Robert E. Howard sont dévoilées, avec des récits d’aventures contemporains mettant en scène le marin Wild Bill Clanton, le détective Steve Costigan, El Borak « le rapide », l’aventurier Kirby O’Donnell, le boxeur Steve Costigan ainsi que le puritain Solomon Kane. En 1991-1993, le Fleuve Noir consacre (enfin !) une collection à ce grand auteur, en proposant 21 titres traduits par François Truchaud et sous des couvertures illustrées par Gilles Francescano.

Sword and Sorcery

À partir des années 1930, et plus encore après la Deuxième Guerre mondiale, d’autres romanciers s’illustrent dans le genre. Deux de ceux-ci ont été largement publiés en France, et avec raison : Fritz Leiber et Michael Moorcock, auteurs de deux cycles majeurs du genre, qui ont grandement contribué au renouveau de l’heroic fantasy après-guerre.

Fritz Leiber, par ailleurs créateur du terme Sword and Sorcery (souvent employé comme synonyme de heroic fantasy), est l’auteur du “Cycle des épées”, composé de nouvelles et de romans parus entre 1939 et 1988, qui racontent les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris (Fafhrd and the Gray Mouser), deux sympathiques voleurs qui évoluent dans le monde de Newhon et la cité de Lankhmar.

Michael Moorcock, quant à lui, est l’auteur du “cycle d’Elric de Melniboné” (débuté en 1961), qui met en scène l’albinos Elric, dernier empereur de Melniboné, et qui se déroule dans le Multivers, un ensemble d’univers parallèles. Le personnage d’Elric est une parodie de Conan : albinos à la santé fragile, esclave de son épée Stormbringer, et à l’occasion déloyal, il entraîne la chute de son royaume et erre ensuite dans le Multivers.

Parmi les autres cycles créés dans les années 1960, se signalent les “Chroniques de Gor “(parues en deux périodes : 1966-1988 et 2002-2021), un cycle inspiré de celui de Barsoom d’Edgar Rice Burroughs, signé John Norman, un pseudonyme utilisé par un professeur de philosophie ! Ces Chroniques racontent les aventures de Tarl Cabot, un professeur britannique expert au maniement de l’épée, transporté (comme, avant lui, John Carter) sur la planète Gor (une planète invisible depuis la Terre puisque cachée par le Soleil). Un aspect tout à fait déplaisant de cette série, qui s’accentue avec les années, est l’apologie de la domination masculine sur la société, où est banalisé l’esclavage (avec la classe des Kajirae), y compris sexuel avec des pratiques évoquant le sadomasochisme et le BDSM !

Heroic fantasy au féminin

Tous les auteurs d’heroic fantasy ne partagent pas la vision de John Norman, heureusement ! Robert E. Howard avait déjà mis en scène des héroïnes (Agnès de Chastillon, Sonya la Rouge). Et les autrices ne manquent pas dans le domaine !

L’un des premiers romans d’heroic fantasy traduits en français a d’ailleurs été écrit par une femme, Leigh Brackett : L’épée de Rhiannon (1953 ; d’abord traduit sous le titre La porte vers l’infini, paru en 1957 dans la collection « Anticipation » des éditions Fleuve Noir), est une planetary romance située sur Mars, qui se situe dans la lignée du cycle de John Carter d’Edgar Rice Burroughs. Un voleur y est transporté au temps des rois martiens, et se retrouve impliqué dans la quête d’une épée légendaire.

Leigh Brackett a aussi utilisé un personnage récurrent, Eric John Stark, un orphelin recueilli par une tribu indigène de Mercure, qui grandit sous le nom de N’Chaka, « l’homme sans tribu ». On le trouve dans plusieurs histoires recueillies dans Le Livre de Mars (OPTA, « Club du Livre d’Anticipation » n°21, 1969), puis dans une trilogie qui a lieu sur Skaith, une planète située en dehors du système solaire (parue en livraisons dans la revue Galaxie, puis en volumes à la Librairie des Champs-Elysées dans la collection « Le Masque Science-Fiction » en 1976-1979).

Plusieurs autres écrivaines se sont illustrées dans ce genre, qui ont aussi mis en scène des personnages féminins, et que l’on trouve presque toutes publiées par les éditions OPTA dans leur célèbre collection le Club du Livre d’Anticipation (que nous présentons un peu plus loin) :

C.L. (Catherine Lucille) Moore a créé en 1934 la première héroïne du genre, Jirel de Joiry, une châtelaine et guerrière vivant en France au Moyen-Âge, qui défend son domaine contre des conquérants masculins ou part à l’aventure.

Anne McCaffrey est l’autrice du “Cycle de Pern” (débuté en 1968). L’histoire se situe sur une ancienne colonie de la Terre, où les colons ont modifié génétiquement une espèce autochtone de dragons pour en faire de fidèles serviteurs des humains, ayant des pouvoirs de télépathie, chacun étant lié à un humain lors d’une cérémonie, et défendant la planète contre l’invasion d’organismes (les fils) venus de l’espace.

C.J. (Carolyn Janice) Cherryh est la créatrice du “Cycle de Morgane” (1976-1988), qui mêle science-fiction et heroic fantasy : une paria doit protéger des planètes contre une espèce qui fait régresser les mondes qu’ils occupent à un stade médiéval.

“La saga d’Uasti” (1975-1978) de Tanith Lee est une trilogie qui met en scène une femme qui se réveille amnésique au cœur d’un volcan en éruption, et se met en quête de son identité.

 

Début des collections spécialisées

Après avoir découvert les grands auteurs qui peuplent cette préhistoire éditoriale du genre de la fantasy, nous vous invitons à faire un tour d’horizon des collections qui ont contribué à diffuser le genre auprès du public francophone.

La première, que nous avons déjà évoquée, fut le Club du Livre d’Anticipation (sous-titrée : Les Classiques de la science-fiction), publiée par les éditions OPTA à partir de 1968. Cette collection, qui avait une présentation de type « ouvrages de bibliothèque » (volumes reliés, couvertures toilées protégées par un couvre-livre en rhodoïd), publia, au milieu des grands noms de la science-fiction anglo-saxonne (Asimov, Van Vogt, Simak, Heinlein, Hamilton, Farmer, etc.) Le Livre de Mars de Leigh Brackett, Le vol du dragon et La quête du dragon d’Anne McCaffrey, Les portes d’Ivrel de C.J. Cherryh, Sabella de Tanith Lee. La collection cadette, « Aventures fantastiques », accueillit quant à elle Michael Moorcock (Elric le Nécromancien et ses suites), Fritz Leiber (Le cycle des épées), John Norman (Le tarnier de Gor et ses suites), ainsi que la célèbre trilogie Terremer d’Ursula K. Le Guin, devenue un classique de la fantasy !

Il est impossible d’échapper à l’éditeur belge André Gérard dans ce domaine (comme dans bien d’autres !), puisque sa Bibliothèque Marabout qui publiait un éventail de genres très large, s’intéressa évidemment à la fantasy. On trouve dans son catalogue, dans la seconde moitié des années 1970, un roman de Leigh Brackett déjà paru au Fleuve Noir, mais qui a retrouvé ici son titre original (L’épée de Rhiannon) ; deux titres de Tanith Lee, Volkhavaar et Le réveil du volcan (premier volume de la trilogie d’Uasti, déjà parue au C.L.A.) ; deux recueils de nouvelles de Robert E. Howard (Le pacte noir et Fureur noire, 1981) ; et La geste du Halaguen (n°537, 1975) par un auteur français, Guy Scovel, signature qui cache Jean-Pierre Fontana, présenté comme « l’un des représentants français d’un genre très populaire aux Etats-Unis et en Angleterre : l’heroïc fantasy, mélange de fantastique épique, de merveilleux légendaire et de science-fiction », une définition tout à fait approximative !

Nous avons déjà signalé l’importante contribution de l’éditeur Jean-Claude Lattès (Edition Spéciale) avec les cinq volumes consacrés à John Carter et les trois recueils de nouvelles consacrés à Conan, sous des couvertures illustrées par Philippe Druillet. Poursuivant dans cette lignée, l’éditeur inclut dans sa collection Titres/SF (1979-1983) des romans de Michael Moorcock et Robert E. Howard (secondé par Lin Carter et L. Sprague de Camp) sous des couvertures illustrées par Keleck et Jean-Michel Nicollet.

Mais c’est à l’éditeur d’une des principales collections policières, « Le Masque », que revient l’honneur d’avoir créé la première collection largement ouverte au genre, intitulée « Le Masque  fantastique ». Sous cette appellation sont parus dix-huit titres en 1976-77, dont une petite moitié relève de la fantasy. La collection débute par un recueil de nouvelles de Robert E. Howard (L’homme noir, traduit et préfacé par François Truchaud) ; enchaîne avec deux séries dans la lignée de Conan : Kothar le barbare de Gardner F. Fox (un personnage créé en 1969), et le guerrier Thongor (créé en 1965) de Lin Carter, qui évolue dans le continent imaginaire de Lémurie ; et propose encore un roman de  Julia Verlanger (alias Hélène Taïeb Grimaître, qui a connu le succès avec ses romans post-apocalyptiques signés Gilles Thomas dans la collection « Anticipation » du Fleuve Noir) : La flûte de verre froid (n°9, 1976), une « bonne imitation des classiques de l’heroic-fantasy américaine » (d’après l’appréciation de Jean-Pierre Andrevon).

Il ne faut pas négliger le travail d’une collection de poche qui, publiant principalement des rééditions, est rarement mentionnée : Presses Pocket, où dans la série numérotée à partir de 5000 et lancée en 1977, repérée par le label « Science-fiction » et dirigée par Jacques Goimard, on retrouve Fritz Leiber et son cycle des épées, Michael Moorcock et son cycle d’Elric, la trilogie Terremer d’Ursula K. Le Guin, Jack Vance (Les maîtres des dragons), mais aussi une anthologies en quatre volumes parus de 1978 à 1982 sous le titre général L’épopée fantastique, dirigée par Marc Duveau, où l’on trouve d’autres grands noms de la fantasy comme Lord Dunsany et Clark Ashton Smith. Les couvertures illustrées par Wojtek Siudmak confèrent un charme supplémentaire à cette collection.

En 1981, la librairie spécialisée en science-fiction Temps Futurs lance une collection dont le titre est explicite : Heroic Fantasy (24 titres en 1981-1983). Stan Barets, qui dirige cette collection, y propose de nouveau des valeurs sûres : Michael Moorcock et le cycle d’Elric, Fritz Leiber et le cycle des épées, un recueil de nouvelles de Leigh Brackett ayant pour cadre Vénus, des récits de mondes perdus par Edgar Rice Burroughs (dont le cycle de Pellucidar, dans lequel Tarzan fait une apparition), et comme nouveauté un roman en deux parties de Francis Berthelot se situant sur une île de l’Atlantique.

Quelques années plus tard, Albin Michel se lance à son tour dans le créneau avec la collection Épées et Dragons (23 n° en 1987-89), malheureusement sans grande originalité puisqu’on y retrouve Michael Moorcock (mais avec un autre cycle, celui du guerrier de Mars), Leigh Brackett (avec le cycle de Skaith), Lin Carter (avec le cycle de Thongor), Burroughs (et son cycle de Mars), Anne Mc Caffrey (avec le cycle de Pern). Seule découverte pour les lecteurs avertis, cette collection introduit la saga de Raven signée Richard Kirk, qui met en scène une héroïne, une esclave devenue une guerrière accomplie dont la destinée « est de façonner le monde, d’y répandre le chaos pour empêcher qu’un ordre maléfique ne se développe ».

Après sa collection consacrée à Robert E. Howard (en 1991-1993), le Fleuve Noir lance deux collections de poche dédiées à la fantasy : Lancedragon (1996) qui propose des auteurs anglo-saxons, à commencer par le cycle Lancedragon de Tracy Hickman et Margaret Weis, inspiré du célèbre jeu de rôles Donjons et Dragons, et qui donne son titre à la collection ; et SF Legend (1997) dirigée par Marc Duveau, qui publie quant à elle des auteurs français : Jean-Christophe Chaumette, Christophe Loubet, Valérie Simon, Corinne Guitteaud, Hugues Douriaux, et le belge Alain Le Bussy.

La fin des débuts

Nous voici arrivés au terme de ces temps héroïques, où la fantasy ne disait pas toujours son nom, où elle se glissait parmi les collections de science-fiction, où seul un petit nombre d’auteurs parvenait à franchir les murailles de la traduction et une fois dans la place, réapparaissait de collection en collection ! Depuis, sont nées les éditions Mnémos, Bragelonne, Le Bélial’, etc. La fantasy est à présent bien implantée et diversifiée. Mais ceci est de l’histoire plus récente, que nous retracerons peut-être dans des chroniques d’un futur plus ou moins proche…

Jérôme Serme

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