À l’ombre du noir : le polar en BD (1)

L’âge d’or de la BD franco-belge

Le roman policier : origine

Le roman policier naît au XIXe siècle dans les pays industrialisés. En France, vers 1900, apparaissent des auteurs importants pour le genre : Maurice Leblanc (créateur d’Arsène Lupin), Gaston Leroux (créateur de Rouletabille) ou Marcel Allain et Pierre Souvestre (créateurs de Fantômas). Durant l’entre-deux-guerres le roman à énigme gagne ses lettres de noblesse grâce une des plus célèbres écrivaines au monde, Agatha Christie, tandis qu’Outre-Atlantique le roman noir voit le jour sous la plume de Dashiell Hammett. Ces deux sous-genres du récit policier, qu’on oppose souvent, influenceront tous les deux la bande dessinée policière.

 

Le seul roman de Tillieux aux éditions du Sphinx
C’est également durant l’entre-deux-guerres qu’apparaissent en Belgique les deux plus célèbres auteurs de roman policier du pays : Stanislas-André Steeman et Georges Simenon. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le contexte particulier, qui met au pilori l’Angleterre et les USA et qui impose à la France occupée un rationnement drastique du papier, oblige les éditeurs belges à faire appel aux auteurs locaux. Une trentaine de collections voit ainsi le jour entre 1940 et 1945. Parmi elles, la collection « Le Jury » et celle du « Sphinx » de l’éditeur liégeois Eugène Maréchal. Dans la première, André-Paul Duchâteau, un des scénaristes les plus prolifiques de la BD, publiera ses premiers textes tandis qu’un des pères du polar en BD, Maurice Tillieux, fera ses premières armes dans la seconde.

Le cinéma : l’appoint de l’image

Ce petit rappel des origines du récit policier ne serait pas complet sans un détour par le cinéma. Art de l’image en mouvement, tout comme le 9e art, le grand écran inspirera bon nombre de dessinateurs. En France, Fantômas, célèbre série policière, est une des premières adaptations cinématographiques dans le genre policier. Le cinéma donnera d’autres belles œuvres, notamment lors de la période du réalisme poétique, véritable source du film noir français. D’ailleurs, Simenon et Steeman seront de nombreuses fois adaptés. Aux États-Unis, il existera, dès le début, une symbiose entre les grands auteurs de romans noirs (Burnett, Hammett, Chandler, Goodis, Thompson…) et les studios hollywoodiens. En effet, les œuvres de ces auteurs seront adaptées de nombreuses fois au cinéma. Les futures séries policières BD, parues notamment dans Héroïcs albums après la guerre, s’en inspireront. Comme le prouvent les plus importantes d’entre elles, celles de Maurice Tillieux.

Humphrey Bogart. 1940. Archétype du privé au cinéma dans le “grand sommeil” d’après Raymond Chandler, mais aussi dans toute l’histoire de la BD de Jack Palmer à Jérôme Bloch en passant par Canardo.
 

Les pieds nickelés par Forton. Naissance de la BD policière

La naissance de la BD policière

C’est également au début du XXe siècle que débuta l’engouement pour ce nouvel art qu’est la bande dessinée. Peu après les Pieds nickelés (1908) ou Bibi Fricotin (1908) paraissent Zig et Puce d’Alain de Saint Ogan (1925) et Tintin d’Hergé (1929).

Ces deux séries jettent les bases de la bande dessinée moderne. Fondatrices, celles-ci utilisent non seulement un découpage en plusieurs cases pour leurs récits, mais également le phylactère pour retranscrire les paroles et les pensées des protagonistes. Le support principal de diffusion de ce nouveau médium est alors la presse et les magazines, beaucoup moins chers à produire que les albums.

Tintin : aventures policières et exotisme

Les premières aventures de Tintin vont donner le ton de ce qui sera une bande dessinée policière destinée à la jeunesse. Elles vont en effet créer un genre, subtil mélange entre l’enquête policière et les aventures autour du monde. Dans ses premières aventures, le jeune reporter va ainsi s’attaquer à la pègre internationale du Congo à la Chine, en passant par l’Égypte. Il se confrontera notamment aux gangsters d’Al Capone en Amérique. Et en Écosse, il démantèlera un gang de faux-monnayeurs commandé par un certain Docteur Müller (que le lecteur rencontrera à nouveau dans une pétromonarchie arabe imaginaire du nom de Khemed). Toutes ces aventures constitueront une matrice pour de nombreuses séries qui se développeront après guerre dans les hebdomadaires Le Journal Tintin et Le Journal de Spirou. Au début des années 1960, Hergé n’hésitera pas à jouer sur les codes du roman à énigme et son célèbre « whodunit » dans un de ses meilleurs albums : Les bijoux de la Castafiore, qui se déroule entièrement dans le cadre du château et du parc de Moulinsart et se conclut de manière absolument originale.

 

 

Tintin en Amérique. Edition originale N. et B. (c) Casterman
 

Dick Tracy

Agent secret X9 scénarisé par Dashiell Hammet

Pendant ce temps là aux USA

Durant l’entre-deux-guerres, les séries américaines occupent une grande partie de l’espace éditorial consacré à la bande dessinée policière. Celles-ci s’adressent plutôt aux adultes et sont les héritières des romans hard boiled.

Vers 1931, la série Dick Tracy de Chester Gould occupe l’avant scène. L’Amérique connaît alors une vague de criminalité due, du moins en partie, à la prohibition de l’alcool qui va permettre au crime organisé de s’emparer de ce marché et de faire fortune. C’est donc dans ce contexte que naît le personnage de Dick Tracy. Si ses aventures relèvent du genre policier et font d’elles l’une des premières bandes dessinées policières américaines, l’action reste au cœur du récit, parfois aux dépens de l’intrigue policière. Quelques années après, le père du roman noir, Dashiell Hammett, crée avec le dessinateur Alex Raymond, l’agent secret X-9, agent fédéral à la gâchette facile. Quant à Mickey, il gagne ses galons de détective dans Mickey contre le fantôme noir. Ces bandes dessinées paraîtront en Europe avant d’être interdites par l’occupant. Rip Kirby, détective privé créé par Alex Raymond en 1946, et Le Spirit, mystérieux justicier masqué créé par le génial Will Eisner, complètent cette belle collection de détectives apparus dans les années 1930 et 1940.

La naissance de Spirou

En 1938, les éditions Dupuis lancent Le Journal de Spirou. Interdit par l’occupant en 1943, il se relance à la libération de la Belgique en 1944. Dans la première mouture de cet hebdomadaire historique, on trouve surtout des séries anglophones.

Néanmoins, à côté du Spirou de Rob Vel, deux séries historiques du journal vont faire leurs premières armes. Il s’agit tout d’abord de Tif et Tondu dont les dessins et les scénarios sont assurés par Fernand Dineur (1904-1956). Cette série présente les aventures, souvent rocambolesques, du chauve Tif et de son comparse chevelu Tondu. Entre aventures contre les gangsters et parcours autour du monde, ces joyeux redresseurs de torts seront très appréciés par le lectorat belge. On retiendra deux titres qui montrent bien la filiation avec Hergé : Au pays des gangsters et Tif et Tondu au Congo belge.

L’autre héros à faire ses armes avec succès dans l’Hebdo illustré est Jean Valhardi. Il est déjà précédé de quelques tentatives d’introduction d’un héros détective dans le journal, comme Paul Cartier du belge Joe Ceurvorst ou Alain la Foudre, BD transalpine de Vincenzo Baggioli et Carlo Cossio. Scénarisée par le rédacteur en chef Jean Doisy, la série Jean Valhardi consacre en 1941 les débuts d’un des maîtres de la BD franco-belge, Joseph Gillain dit Jijé (1914-1980), qui, à côté d’autres bandes dessinées destinées à des hebdomadaires religieux comme Blondin et Cirage, devient l’homme à tout faire du journal. Jean Valhardi est identifié comme détective sur le bandeau couronnant les planches de Valhardi paraissant dans Spirou. En réalité, il est enquêteur d’une société d’assurance et ses aventures, regroupées plus tard dans des albums, se dérouleront aussi bien dans nos Ardennes que dans le Sahara et le Grand Nord. Il perpétue ainsi cette mixité entre polar et aventures qui, sous diverses formes, se prolongera dans la bande dessinée pour la jeunesse jusqu’à aujourd’hui.

Les aventures du groom Spirou entre aventures, fantaisies et enquêtes dessinées par Rob Vel vont donner le nom à la plus prestigieuse revue BD.
Tif et Tondu, une des séries phares du journal Spirou fait son apparition dans la première mouture du journal et dans la presse.
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Le chat par Michel Greg dans Héroïc album
Le château Maudit. Jean Valhardi dessiné par Paape et scénarisé par Jean-Michel Charlier.(c.) Dupuis
La patrouille des castors par Mitacq et Charlier

Les magazines pour la jeunesse : Héroïcs albums et retour de Spirou

Après la guerre, de nombreux magazines apparaissent. Parmi eux, Bravo, Jeep, Capitaine Sabord, Wrill, et surtout les Héroïcs albums où commencent à dessiner certains futurs grands noms de la BD comme Tibet, Greg, Jidehem, Albert Weinberg. Y apparaîtront non seulement le Felix de Maurice Tillieux et le Dave O’Flynn de Tibet mais aussi Le Chat de Greg et Ginger de Jidéhem. Les Héroïcs albums paraissent jusqu’en 1956 mais se heurtent à la censure française. Le marché belge, trop petit, ne peut assurer leur pérennité.

Après la guerre, Le Journal de Spirou peut à nouveau paraître. Tif et Tondu comme Valhardi y continuent leurs aventures mais avec d’autres auteurs. Willy Maltaite dit Will (1927-2000) reprend Tif et Tondu alors que Dineur est exclu de l’équipe pour avoir fait paraître chez le principal concurrent, Héroïcs albums, une douzaine de récits courts des deux comparses. Au scénario, Rosy fait affronter les deux apprentis détectives au très emblématique méchant Monsieur Choc, vêtu d’un smoking et d’un heaume médiéval. Quant à Jean Valhardi, il est confié au crayon d’Eddy Paape (1920-2012) ainsi qu’à l’un des scénaristes les plus prolifiques du journal, le liégeois Jean Michel Charlier (1924-1989). Ces derniers livreront un des meilleurs albums de la bande dessinée policière pour la jeunesse : Le château maudit. Cette étrange histoire où un monstre surgit dans un décor d’apocalypse, oscillant entre l’enquête policière et le fantastique, fera trembler les lecteurs de Spirou et contribuera à faire de Valhardi un des héros les plus lus de l’époque. Jean Valhardi sera ensuite repris par Jijé qui confiera le scénario à son fils Philip pour plusieurs autres aventures policières.

La série ne rencontrera malheureusement pas le même succès qu’à l’origine. Quant à Jean Michel Charlier, il contribuera à ce que le métier de scénariste joue un des rôles majeurs dans la création d’une BD. Pilier de l’équipe de Spirou, il est surtout connu pour sa participation à la série Buck Danny avec son ami le dessinateur Hubinon. Créateur de nombreuses séries, il est à l’origine du héros Marc Dacier, dessiné par Paape, un reporter amené à fréquenter, lors de ses nombreuses enquêtes autour du monde, l’univers policier.

Il est également le créateur de la Patrouille des Castors qui rassemble cinq jeunes scouts souvent confrontés à des énigmes policières.

Maurice Tillieux, père de la BD noire

C’est dans ce vivier que Maurice Tillieux, déjà imprégné de bandes dessinées et s’étant essayé au dessin en imitant aussi bien Hergé que les dessinateurs américains comme Milton Canif, propose ses premières séries. Tillieux se destinait d’abord à la marine mais la guerre met fin à cette première vocation et c’est dans la fiction que le jeune Tillieux prolonge son rêve du grand large en écrivant Le navire qui tue ses capitaines. Sa lecture du Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie a été déterminante pour son premier et seul roman policier, dont l’énigme se déroule dans le milieu maritime. A la fin de la guerre, influencé par le roman noir et le cinéma, il commence une carrière de dessinateur BD dans les Héroïcs albums où paraissent ses premiers récits inspirés de la BD américaine, comme le Scorpion Noir. Après la tentative d’un héros marin en BD, Bob Bang, Tillieux entreprend une nouvelle série, Félix, dont le personnage principal ambitionne de sortir de sa condition de vagabond en exerçant un métier gratifiant. Dans les premiers épisodes, le jeune homme fait parler de lui en résolvant l’énigme du gouffre de Kelgaf pour être ensuite engagé dans la presse. L’influence du hard boiled et du cinéma de séries B américain est bien présente. Tillieux avouera aussi avoir été influencé par James Hadley Chase, un célèbre romancier anglais de la deuxième moitié du XXe siècle, dont il aimait les intrigues mais détestait le style. Après l’expérience des Héroïc albums, Tillieux entre chez Dupuis et crée une série dont le héros est un photographe, Marc Jaguar. Une seule histoire paraîtra dans Risque-Tout, le cousin éphémère du Journal de Spirou paru en 1955 et 1956 chez Dupuis. Vient ensuite, en 1956 pour Spirou, la création de son personnage le plus populaire, Gil Jourdan. Dès la première aventure, Libellule s’évade, le ton est donné. C’est dans les milieux interlopes de la drogue que Gil Jourdan effectue ses premiers exploits. Action, intrigue, enquête, énigme, tous les ingrédients du polar sont réunis dans une série à laquelle l’atmosphère, parfois lourde et sombre, ajoute un complément d’âme. La voiture immergée comme Les cargos du crépuscule, Surboum sur 4 roues ou Les moines rouges sont aujourd’hui considérés comme de purs chefs-d’œuvre, notamment grâce à la capacité de Tillieux à se jouer de la censure française. Un des grands arts de l’auteur est de proposer une bande dessinée adulte en contournant les interdictions inhérentes aux publications pour la jeunesse. Gil Jourdan est un détective privé qui n’hésite pas à conduire ses enquêtes avec des moyens à la limite de la légalité. Cependant, Tillieux n’exhibe jamais toutes les horreurs des crimes qu’il met en scène et l’action prend toujours le pas sur la violence gratuite.

Maurice Tillieux, en plus d’être un des meilleurs dessinateurs de sa génération, était également un excellent conteur. Il assure lui-même le scénario de ses bandes dessinées. Alors que, dans les années septante, Spirou cherche désespérément de nouveaux raconteurs d’histoires, Tillieux apparaît comme la meilleure personne pour pallier à ce manque. En confiant le dessin de Gil Jourdan à Gos, il prend le temps de se consacrer à l’écriture de scénarios. Il remplace Rosy pour Tif et Tondu, participe avec Roba aux aventures de la Ribambelle et crée un autre héros de polar, Jess Long agent du FBI pour le dessinateur Piroton. Par ailleurs, se liant d’amitié avec un jeune dessinateur de Cheratte, Walthéry, Tillieux lui offre plusieurs histoires, Un trône pour Natacha puis Le Treizième apôtre. Il faut cependant attendre 1993 pour que Walthéry s’attaque de nouveau à un scénario de Tillieux, celui de L’ange blond, imaginé à partir de trois aventures de Félix.

Le décès tragique de Tillieux dans un accident d’automobile, le 5 août 1978, mettra un terme à une des œuvres les plus importantes de la fiction policière.

Félix, les longues années d’apprentissage de Tillieux
Marc Jaguar, héros de l’éphémère “Risque-Tout”(c.) Dupuis
Crayonné de Tillieux pour le scénario des “nouveaux négriers” dessiné par Piroton(c.) Dupuis
Chaminou et le Krompire. Macherot (c) Dupuis
 

Neige poudreuse à Liège. Piroton.(c.) Dupuis

Spirou, vivier de la BD

Pendant toute la période de l’âge d’or de la BD pour la jeunesse (1926-1968) et à côté de Gil Jourdan, Spirou continue, à côté des séries humoristiques, d’accueillir dans ses pages des récits mêlant policier et aventures. Il accueille ainsi le dessinateur Berck, transfuge de Tintin, qui, avec Raoul Cauvin au scénario, met en scène les aventures de Sammy, un garde du corps à l’époque de la prohibition.

Autre transfuge du Journal Tintin, Raymond Macherot met ses talents de dessinateur animalier au service du genre policier. Il signe ainsi la série Chlorophyle et utilise un univers graphique bon enfant pour tendre un miroir très noir à nos sociétés, notamment dans la confrontation de Chlorophyle et Minimum aux rats noirs et à leur chef Anthracite (Chlorophyle contre les rats noirs en 1956). Le même auteur crée également Chaminou, véritable chef-d’œuvre de la BD animalière traitée comme un roman noir. Dans Chaminou et le Khrompire, premier album de la série paru en 1964, l’auteur traite du cannibalisme en mettant en scène un monde animal devenu totalement vegan.

L’arrivée de Natacha en 1970 marque la transition entre la BD classique destinée à la jeunesse et le monde adulte. François Walthéry, alors jeune dessinateur, sous les conseils de Maurice Tillieux crée une héroïne qui, enfin, prend les traits d’une véritable femme de son époque. Créée en collaboration avec le scénariste Gos, Natacha, comme bien des séries pour la jeunesse, reste aux confins du récit policier inspiré du maître Tillieux mais présente également des éléments d’aventures et même de science-fiction.

C’est aussi dans les années 70 que le policier Jess Long, scénarisé par Tillieux, vit ses meilleures enquêtes entre mégalopoles et Amérique profonde, donnant à la série un aspect très noir voire engagé. Le destin de petites gens y est ainsi souvent conté. L’officier de police vit même une enquête dans notre pays avec Neige poudreuse à Liège. Quant à Archie Cash, par Malik et Brouyères, il complète la panoplie de détectives aventuriers dans des récits parfois assez violents qui témoignent de l’évolution des mentalités et de la ligne éditoriale du magazine.

Tintin, le challenger

C’est en 1946 que paraît pour la première fois le Journal de Tintin, le grand concurrent de Spirou. Les premières planches du magazine sont celles de Edgar P. Jacobs (1904-1987) et de sa célèbre série Blake et Mortimer. Plongée dans une véritable uchronie, avec une Troisième Guerre mondiale provoquée par un empire jaune, cette série est-elle policière ? Pas tout à fait car elle fait plus appel à la science-fiction qu’au polar traditionnel. Cependant La marque jaune n’en révèle pas moins le Londres de Jack l’éventreur et commence par un mystère se déroulant près des docks de la ville et conférant au récit une atmosphère sombre et lugubre digne d’un Jean Ray. Plus tard, après une histoire de machine à remonter le temps, Jacobs propose une enquête plus classique à la manière d’une fiction criminelle avec Le collier de la reine. Cette énigme est pratiquement la seule du genre dans la série et se résout par des explications totalement rationnelles. Un peu dans la même veine, un nouveau héros du père d’Alix, Jacques Martin (1921-2010), le reporter Lefranc, vit ses aventures contemporaines en compagnie d’un jeune scout Jean Jean. Il y combat principalement l’esthète Borg, chef d’une bande criminelle internationale. Jacques Martin fait souvent flirter sa série avec le fantastique et la science-fiction mais maintient le cadre général dans des aventures plus réalistes. Jacobs lui reproche d’ailleurs son intrusion dans un domaine qu’il considérait réservé à Blake et Mortimer. Abandonnant le dessin pour cette série, les aventures de Lefranc sont d’abord reprises par Bob de Moor (1925-1992) dans Le repaire du loup (1970), sans doute le meilleur polar de cet auteur, puis par une pléiade de dessinateurs dont Gilles Chaillet.

Au début du journal, en 1950, le lecteur fait également la connaissance d’un héros créé par Bob de Moor, le comédien Barelli, qui, dans Les aventures de Barelli, résout une série d’énigmes dans le monde de la culture et des médias sur un ton largement humoristique.
D’autres héros à la profession assez lointaine du policier ou du détective jalonnent les pages du Journal Tintin tels que l’ancien colonel à la retraite Clifton imaginé par Macherot puis repris par Turk et Degroot ou la charmante vieille dame Prudence Petitpas qui enquête en renfort du garde champêtre dans le petit village de Moucheron et est dessinée par le verviétois Maréchal. Le lecteur suit également avec intérêt les aventures de Strapontin, chauffeur de taxi imaginé par Berck ainsi que celles de Spaghetti, italien immigré débrouillard, de Dino Attanasio.

Arrivé au journal Tintin comme auteur puis rédacteur en chef, le dessinateur-scénariste Greg remet au goût du jour Zig et Puce après s’être essayé au scénario et au dessin avec Babiole et Zou ainsi que Bob Binn, dessiné par Aidans. Un autre de ses héros, Rock Derby, boxeur à la retraite, connaît plusieurs aventures contre des malfrats de toutes origines avant de disparaître après quelques aventures. Mais c’est surtout comme scénariste que Greg marque la BD réaliste avec Bernard Prince qui vit quelques enquêtes avant de faire le tour du monde dans son bateau le Cormoran et, surtout Bruno Brazil, héros entre espion et policier, dessiné par William Vance et qu’il scénarise sous le nom de Jacques Acar. Tous ces héros ont en commun d’entretenir le goût du roman policier mâtiné d’aventures dans le journal des 7 à 77 ans.

L’affaire du collier. Blake et Mortimer.(c.) Lombard.
La grande menace. Lefranc.(c.) Casterman

 

 

Prudence Petitpas. Marechal.(c.) Lombard.
Bruno Brazil. Vance et Acar. (c.) Lombard
Dave O’Flynn. Tibet. Héroïc album.
Ric Hochet.(c.) Lombard
Le monstre de Noireville. Couverture(c.) Lombard

Ric Hochet, le roman à énigme

Mais c’est surtout le héros reporter au journal imaginaire L’éclair qui va concurrencer l’écurie Spirou sur les terres du polar. À Gil Jourdan, Le Journal Tintin va opposer une véritable série de romans à énigme : Ric Hochet. La série est créée par Tibet (1931-2010) au dessin et André-Paul Duchâteau au scénario. Dessinateur provenant des Héroïcs albums, tout comme Tillieux, et qui dessinait déjà Chic Bill dans le Journal Tintin, Tibet est un grand admirateur de la série Valhardi et a plutôt commencé sa carrière par le hard boiled en dessinant Dave O’Flynn personnage sans scrupules, amateur de cigarette, de whisky et petites pépées. Quant à André-Paul Duchâteau, auteur de polars adoubé par Steeman et futur lauréat du grand prix de littérature policière avec De 5 à 7 avec la mort, il partage son temps entre son œuvre littéraire, faite de romans et de nouvelles policières, et ses collaborations avec la littérature jeunesse et la BD. L’entrée de Ric Hochet dans Tintin se fait d’ailleurs modestement avec des courts récits à énigme de Duchâteau accompagnés par une illustration de Tibet. Un jeu concours sur ces énigmes fut même organisé par l’hebdomadaire. Petit à petit vont suivre quelques histoires courtes, où Ric Hochet est un simple vendeur de journaux, puis arrivent alors les premières histoires plus longues, publiées sur plusieurs numéros. Dès le début, Traquenard au Havre comme Mystère à Porquerolles n’ont rien à envier aux énigmes de Steeman. Près de 80 albums naîtront de cette collaboration donnant ainsi au Journal de Tintin son plus gros succès. Il serait injuste de limiter Ric Hochet à une suite d’enquêtes à énigme. Duchâteau et Tibet varient leurs récits et créent des méchants récurrents comme le Caméléon et le Bourreau. De plus, certains albums allient au mystère des décors et des atmosphères sombres. Les spectres de la nuit, Enquête dans le passé ou encore Le monstre de Noireville en sont les meilleurs exemples. Fort du succès de la série, Tibet et Duchâteau, sous le pseudonyme de Michel Vasseur, proposent une série rivale à la célèbre Patrouille des castors de Charlier et Mitacq nommée Les 3A. Les décors de Mittei offrent une véritable plus-value à la série. Autre série policière à être scénarisée par Duchâteau, Les Casseurs, dessinée par l’ancien assistant de Tibet, Christian Denayer, ne renierait pas une certaine filiation avec les séries TV américaines très à la mode à l’époque.

Pilote, la transition vers l’âge adulte

Au début des années 1960, le marché de la BD jeunesse est entièrement aux mains des deux géants belges Tintin et Spirou. Mais un troisième larron va s’imposer en France en 1959, le Journal Pilote. Celui-ci est en partie né d’une fronde de deux scénaristes, René Goscinny et Jean Michel Charlier. Ces deux derniers s’étaient mis en tête de revaloriser le métier de scénariste mais s’attirèrent les foudres de l’éditeur Dupuis qui les licencia. À Paris, ces deux scénaristes historiques de Spirou vont affronter leur ancien patron en créant un nouvel hebdomadaire avec l’aide d’une équipe de dessinateurs composée de nombreux Belges issus, comme eux, de Spirou : Jijé, Hubinon, Mitacq, Greg et même Tillieux. Grâce à leur série vedette Astérix, le magazine s’impose très vite dans une époque considérée comme l’apogée de la bande dessinée franco-belge. Pilote, ouvert avant tout au récit d’aventures et aux planches humoristiques accueille peu de BD policières. La tentative de Tillieux vers un dessin plus réaliste avec la série Zappy Max, provenant d’un feuilleton radiophonique, n’est d’ailleurs pas prolongée. Jacques Legall, jeune homme aventurier tout droit issu du scoutisme, permet à Charlier et Mitacq de bénéficier d’une plus grande marge de manœuvre dans les récits qu’avec une patrouille de 5 scouts. La série ne fera pourtant jamais partie des séries phares du journal. Charlier lui-même se focalise plus sur Tanguy et Laverdure ainsi que sur Barbe Rouge au détriment des séries policières telles que celle du reporter Guy Lebleu, dessinée par Poivet, issue également d’un feuilleton radiophonique diffusé sur RTL.

Pilote accueille toutefois un héros bien particulier, vagabond de son état, Valentin. Celui-ci, dessiné par Jean Tabarly, offre aux lecteurs une série de récits se déroulant dans la France rurale où se mêlent, parfois un peu par hasard, des enquêtes dignes de celles d’un détective.
Fin des années soixante et début des années septante, la BD franco-belge est à son meilleur niveau. Le marché des albums va conforter cet essor de la BD avec 4 éditeurs historiques : Casterman, Le Lombard et Dupuis en Belgique et en France, Dargaud. Le genre policier y est très bien représentée.

Les cadres de la censure imposée à la jeunesse limitent cependant toujours la liberté des créateurs. C’est en France qu’elle est la plus présente. C’est aussi dans ce pays qu’un mouvement d’auteurs va libérer la bande dessinée du poids de la morale et des bonnes mœurs. Pilote va d’abord donner le ton en proposant une bande dessinée destinée prioritairement aux adolescents puis aux jeunes adultes. Ensuite, une série de révolutions formelles et des récits plus adultes vont se poursuivre dans de nouvelles revues. En cela, 1968 sera l’année de la rupture pour l’art de la BD. Mais ceci est une autre histoire…

Jacques Legall par Mitacq et Charlier(c.) Dupuis
Valentin le vagabond par Tabary (c.) Dargaud

Jacques Verstraeten
Historien

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